Éditorial

En trompe-l'œil

Rédactrice en chef de la revue

Les pays d’Afrique du Nord ne peuvent plus être appréhendés comme de simples espaces de transit migratoire. Ils sont devenus des lieux d’installation, de régulation et parfois d’exclusion des migrations subsahariennes. Ces dynamiques Sud-Sud témoignent d’une recomposition profonde des circulations migratoires contemporaines. Le dossier de ce numéro en analyse les principaux ressorts, en interrogeant les modalités selon
lesquelles l’Union européenne (UE) redéfinit ses partenariats avec les États de la rive sud de la Méditerranée, dans un contexte où la question
migratoire occupe une place centrale dans les relations euro-africaines.

Entre coopération européenne et contraintes nationales

La coopération migratoire engagée avec l’UE se traduit par une responsabilisation accrue des États partenaires, notamment en matière de contrôle des frontières, d’éloignement des migrants subsahariens (au Maroc ou en Libye) et de réadmission des ressortissants nationaux (en Tunisie ou au Mali). Cette coopération, variable selon les pays, demeure largement structurée par les priorités européennes. Elle met cependant en lumière les tensions internes auxquelles sont confrontés les États d’Afrique : fragilités institutionnelles, instabilités politiques, pressions sociales, enjeux religieux et sécuritaires, ainsi que des cadres juridiques encore partiels. Dans ce contexte, les migrants subsahariens développent des formes d’organisation sociale, économique et religieuse qui traduisent des dynamiques d’ancrage durable. Ces trajectoires invitent à dépasser la représentation dominante du transit pour appréhender la complexité des situations migratoires observées.

Externalisation et déplacement des frontières

L’Union européenne investit de manière croissante dans l’externalisation du contrôle migratoire, en confiant aux pays d’Afrique la gestion des flux en provenance du Sud. Les frontières européennes se trouvent ainsi déplacées et renforcées au-delà de l’espace communautaire, s’inscrivant dans les dispositifs juridiques et les pratiques administratives des États partenaires.

Cette externalisation s’accompagne d’un discours sur la coopération et le développement, présenté comme un levier de régulation des mobilités. Toutefois, les contributions réunies dans ce dossier montrent que ce partenariat reste principalement orienté vers la maîtrise des flux, au détriment d’une approche globale. Elles rappellent qu’une politique euro-africaine cohérente suppose d’articuler mobilité, développement et respect des droits humains. Dans un contexte marqué par l’intensification des présences russes et chinoises en Afrique, l’Europe devrait repenser ses stratégies en reconnaissant la migration comme un facteur de coopération partagée et en associant plus étroitement les États, les sociétés civiles et les diasporas.

Objets, mémoires et expériences de l’exil

Le portfolio de ce numéro accorde une attention particulière aux objets emportés ou conservés par les migrants : photographies, talismans, outils de travail, accessoires du quotidien… Ces traces matérielles rendent compte de l’expérience de l’exil dans sa dimension intime et incarnée. Intégrés aux collections du Musée, ces accessoires acquièrent une portée patrimoniale et collective, contribuant à documenter la diversité des parcours migratoires et leurs apports à la société française. La campagne de collecte menée auprès des foyers de travailleurs migrants s’inscrit
dans cette volonté de préserver des mémoires menacées et de les transmettre aux générations futures.

Repenser le récit national

Enfin, la table ronde organisée dans le cadre des Rendez-vous de l’histoire de Blois autour de la refonte du parcours permanent du Musée interroge la pluralité des regards portés sur la France. L’exposition propose une lecture renouvelée de l’histoire nationale, inscrivant les migrations dans un temps long, de la fin du XVIIe siècle à nos jours. Elle met en lumière des acteurs longtemps marginalisés et intègre l’histoire des luttes,
des solidarités et des résistances. Ce regard élargi contribue à une compréhension plus nuancée des enjeux contemporains et à la reconnaissance d’une France plurielle, façonnée par les circulations humaines, culturelles et économiques.