Evénements d’Algérie : Des hommes et des dieux et Hors-la-loi

Des hommes et des dieux, film français de Xavier Beauvois et Hors-la-loi, film français de Rachid Bouchareb

Evénements d’Algérie : Des hommes et des dieux et Hors-la-loi

Voici deux films aussi dissemblables que possible, qui n’ont comme points communs que de se dérouler en Algérie et de se positionner en résonance avec la France. Après 130 ans de présence (coloniale) française, 7 ans de guerre de libération (qui n’osait pas dire son nom) et 50 ans d’indépendance chaotique, accompagnés d’incessants flux et reflux de population aux identités instables, on ne saurait être surpris par un rapprochement purement formel.

Des hommes et des dieux
C’est une histoire qui passionne. Pourtant on en connaît le dénouement mais pas exactement la fin. Répertoriée comme « l’affaire des moines de Tibhirine », du nom d’un monastère cistercien maintenu en terre d’Islam (région de Médéa dans le sud-est algérien) jusqu’en 1996, date fatidique pour la petite communauté. La reconstitution cinématographique de Xavier Beauvois, si elle n’a pas su emporter l’adhésion du jury cannois pour sa palme d’or a attiré plus d’un million de spectateurs en quelques jours de projection, sans appliquer aucune des recettes des blockbusters, sans effets spéciaux, sans deshabillages inopinés, sans distribution fracassante capable de faire exploser le box-office, même si Lambert Wilson et « ses frères » font preuve d’une indélébile présence [ndlr : Olivier Rabourdin (Christophe), Philippe Laudenbach (Célestin), Jacques Herlin (Amédée), Loïc Pichon (Jean-Pierre), Xavier Maly (Michel), Jean-Marie Frin (Paul)].
Les moines, presque tous d’un âge canonique, vivent encore selon les rites austères édictés par Saint Benoit. Méditations, prières et chant choral, ponctuent la régularité de leurs journées. Les travaux de jardinage suffisent à leur frugalité et permettent même d’apporter quelques subsides aux populations environantes les plus démunies. La présence de Frère Luc, médecin de son état (l’immense Michaël Lonsdale) assure le fonctionnement d’une sorte de dispensaire non homologué, distribuant soins et médicaments de première nécessité. Jusque-là tous ont manifesté leur volonté de vivre en symbiose avec les familles de fellahs, dont les rapproche la croyance presque absolue en un dieu unique et cela quels que soient les aléas temporels de la politique. Mais dans cet humble et illusoire hâvre du bout du monde, ces habitants singuliers n’ont pas l’air de s’apercevoir que les temps ont changé.
Leur entêtement à rester au monastère défie la raison dès lors que les islamistes multiplient les actions terroristes pour « débarrasser » le pays de ses éléments exogènes.
Même injonction de la part des autorités algériennes et de la diplomatie française. L’exécution d’ouvriers croates sur un chantier voisin, montre que les menaces ne sont pas vaines. Le danger est pour ainsi dire inéluctable et nul ne sera en mesure d’assurer leur sécurité.
La première incursion d’un commando aura lieu aux approches de Noël. Le jeune émir qui le dirige n’est pas inflexible. Il a besoin d’argent, d’armes, de pharmacie, peut être de reconnaissance. Dans leur aveuglement fait de naïveté, de goût pour les joutes verbales et la rhétorique, d’exaltation mystique, les moines croient qu’ils ont au moins gagné du temps et peut-être fait triompher la raison et la foi et surtout favorisé le retour de l’humain dans une période qui a perdu ses repères.
On connaît la suite.
Rien qui rappelle les 7 mercenaires ou Fort Alamo.
Les vieillards seront enlevés sans qu’on sache rien de déterminant sur les ravisseurs. Le seul rescapé, profondément choqué, s’enfermera définitivement dans le mutisme. On ne découvrira pas les dépouilles, seulement leurs têtes empêchant toute identification. La décapitation renforçant l’horreur et donnant lieu aux plus folles supputations.
Le film ne fait pas avancer l’enquête.
Il jette des lumières troublantes sur la nature humaine.
Ce n’est pas grand chose et c’est énorme.

Hors-la-loi
Le consensus autour du sacrifice des justes de Tibhirine, ratisse large.
Le débat et la polémique se sont en revanche installés autour du film de Bouchareb, deuxième volet de ses « super productions mémorielles », avec une précipitation suspecte. Beaucoup des vitupérateurs n’avaient pas vu le film. Beaucoup de laudateurs obnubilés par un devoir de mémoire réparatrice, obsédés par une histoire à sens unique, l’ont vu, sinon les yeux fermés, du moins l’esprit obtus, sans réserve, ni nuance, même pas celles exprimées par l’auteur.
Bouchareb et les siens – Jamel Debouze, Roschdy Zem, Sami Bouajila, quadras beur, prototypes d’ascension sociale et d’intégration, ont sans doute pris des risques en clamant bien haut leurs intentions : retracer pour les générations suivantes vivant de ce côté de la Méditerranée, mais pas seulement, la véritable histoire des pères, en comblant les vides, en brisant les silences, en rectifiant les erreurs propagées par l’opportunisme et la mauvaise foi. Lourde tâche et ambition sans doute démesurée, d’autant que le réalisateur, conforté par le succès d’Indigènes (2005) qui s’était attaché à démontrer, dans une opulence cinématographique sans restriction, l’épopée des soldats nord-africains dans l’armée française durant la Seconde Guerre mondiale, visait dans une légitime concurrence de se confronter sur le terrain strictement cinématographique, avec ces autres émigrés du vieux continent européen les Scorcèse, Tarantino, Coppola…
Voilà pourquoi les collecteurs de fonds du FLN, dans les années soixante, au cœur de la 7ème willaya (Paris et région parisienne), alors que les guerres contre les forces de l’ordre françaises et contre les factions rivales du MNA, font rage, ressemblent à des dandys mafieux, costumés et cravatés, coiffés de borsalinos, se déplacent, armés jusqu’aux dents, au volant de grosses cylindrées. Voilà pourquoi l’indispensable porteuse de valises, oxygénée comme à Hollywood, tentera de séduire Abdelkader, mais le militant puritain, aux lunettes d’aciers restera inflexible comme un chaste cow boy. Voilà pourquoi le bidonville de Nanterre regroupe aux portes de Paris toute la misère et toute la colère du peuple algérien dans une immensité de favéla. Voilà pourquoi la manifestation du 17 octobre déferle comme la ruée vers l’or, la marche verte, la naissance d’une nation. Rappelons, au passage, qu’il s’agissait d’ une manifestation pacifique de protestation contre le couvre-feu imposé aux Algériens devant la recrudescence des attentats. Chacun s’accusera ensuite d’être responsable des débordements mais, sans conteste, la répression des forces de l’ordre sera féroce (dans Vivre au paradis -1999- le réalisateur Bourlem Guerdjou aborde la même époque. Avec sobriété, et une grande force de conviction malgré la modestie des moyens).
On devine que le recours à ce lyrisme un peu boursouflé est pour captiver l’attention d’un public novice en matière d’histoire ancestrale mais fêru d’effets spéciaux et d’acteurs « blockbusters » héroïques. Il est prématuré de dire si l’opération a fonctionné en partie grâce aux efforts titanesques des trois comédiens tête d’affiche (reconnaissons que Jamel Debouze, Sami Bouajila et Roschdy Zem mouillent la chemise).
Revenons à hauteur d’homme pour découvrir le meilleur du film. Une sorte de saga familiale au déroulement assez classique malgré les moments d’apparats.
Ils sont trois frères, fils d’un paysan expulsé de ses terres par la colonisation et mort de misère. Ils ont été élevés à la dure par une mère courage (Chafia Boudraa). Il y a Messaoud, le bon fils aîné, engagé dans l’armée française et revenu éborgné d’Indochine (Roschdy Zem), Abdelkader, l’intello nationaliste qui a rejoint la clandestinité (Sami Bouajila), Saîd le petit dernier (Jamel Debouze), arriviste et collabo qui croit tenir sa revanche dans les affaires véreuses de combats et salles de boxe, de cabarets et petites femmes de Pigalle.
La fresque sentimentalo-patriotique se déroule dans le Paris des travailleurs immigrés sur fond de résistance au pouvoir colonial et de lutte fratricide entre les forces acquises au FLN et les partisans du MNA de Messali Hadj.
Il serait prétentieux de dire que le film de Bouchareb écrit l’histoire, malhonnête de dire qu’il la falsifie. Il s’inscrit dans l’histoire. Il n’a pas besoin d’apporter des révélations bouleversantes pour susciter la curiosité ou la colère ou une fin de non-recevoir de la part de ceux qui ont laissé la place aux passions ou à l’oubli, à l’ignorance ou au fanatisme. En cela, il ne manque pas de mérite.

André Videau