Ouvrir les frontières ? #1

A l'occasion de l'exposition Frontières et pendant toute la durée de l'exposition, nous publions un reportage d'Irène Berelowitch en plusieurs parties sur la question des frontières du point de vue des migrants.

En 2015, un million environ d’hommes, de femmes et d’enfant sont entrés sur le territoire de l’Union européenne par la mer, via l’Italie et la Grèce, et 3 695 autres ont perdu la vie en tentant de le faire. Cet afflux de population et le spectacle désormais impossible à éviter de sa détresse, ont provoqué la crise d’un système qui, depuis vingt-cinq ans, n’avait eu de cesse de se renforcer, sans jamais réussir à atteindre son objectif : contrôler l’immigration dans une Europe partiellement affranchie de ses frontières, pour empêcher les "migrants économiques" – par opposition à ceux qui, fuyant la guerre ou la persécution, doivent théoriquement être accueillis – d’y pénétrer, et de s’y installer.

Bouchra Khalili, Mapping Journey #1. 2008. Vidéo, 4,30 mn. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration © ADAGP, Paris 2011

Bouchra Khalili, Mapping Journey #1. 2008. Vidéo, 4,30 mn. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration © ADAGP, Paris 2011 

 

C’est à la fin des années 1980 que l’on a commencé à mourir à nos portes, alors que, passées les frontières, ceux que l’on n’appelait pas encore "sans-papiers" – estimés aujourd’hui en France entre 300 et 400 000 personnes, formant une main d’œuvre inépuisable à très bon marché – devenaient de plus en plus nombreux, de plus en plus visibles. Tandis que dès 1995 tombaient les frontières intérieures de l’espace Schengen (26 pays aujourd’hui), la stigmatisation croissante du séjour illégal dans les discours publics, l’augmentation simultanée des moyens dévolus à sa répression, l’allongement progressif de la rétention administrative (jusqu’à 45 jours désormais dans notre pays), ont rendu de plus en plus difficile l’entrée comme la vie clandestine dans les pays européens, mais n’ont pas suffi à dissuader l’immigration. Le taux des expulsions, resté stable depuis de longues années (environ 50 % des personnes placées en rétention), illustre le caractère en partie inapplicable de cette fermeture affichée.

Plantu, La forteresse Europe

Plantu, La forteresse Europe © Plantu, Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

La "forteresse" Europe a-t-elle amorcé un changement significatif en reconnaissant à la fin de l’été, aiguillonnée par l’Allemagne, son devoir de faciliter l’entrée sur son sol des réfugiés venus de Syrie, d’Irak ou d’Érythrée, plutôt que de les contraindre à forcer le passage au péril de leur vie ? Cette remise en cause ponctuelle des frontières et du règlement Dublin – qui oblige un migrant à demander l’asile dans le pays par lequel il est entré dans l’UE – constitue-t-elle une brèche dans le mur de plus en plus haut qu’érigent les pays riches contre la liberté de circuler ? Une autre politique est-elle possible ? Alors que, depuis les attentats qui ont frappé Paris, le 13 novembre 2015, une partie des contrôles nationaux à l’intérieur de l’espace Schengen ont été rétablis, et que la peur du terrorisme renforce partout le fantasme de l’invasion, cette enquête en trois volets, entre état des lieux et prospective, se propose d’interroger les lois de la frontière, en marge de l’exposition proposée par le Musée national de l’histoire de l’immigration. Avec, pour débuter, un aperçu de leurs conséquences, à la rencontre de ceux qui les subissent.

Parcours de combattants

Devant la porte

"Si il y a une porte fermée, tu veux voir ce qu’il y a derrière. Tu te dis : c’est quelque chose d’extraordinaire. Tu ne peux pas entendre que de l’autre côté, ce sera la souffrance. Même si on t’explique. Même si tu le vois à la télé". "Et plus tu t’approches de la porte, plus tu comprends, mais il est trop tard pour retourner. Parce que pour arriver là, déjà, c’était très difficile. Tu te dis : puisque d’autres sont arrivés à passer, pourquoi pas moi ? Et tu attends ton tour devant la porte. Tu peux attendre très longtemps". Dans le hall du théâtre de la Commune, à Aubervilliers, Moustapha et Méité, les Ivoiriens, Souleymane le Burkinabé, évoquent leurs destins de "sans-papiers" en France, comme ils l’ont fait régulièrement sur scène entre mai et novembre 2015, aux côtés de cinq autres comédiens débutants, membres avec eux d’un collectif d’une "quatre-vingtaine" de clandestins, provisoirement installé dans des bureaux inoccupés au 81 avenue Victor Hugo – c’est aussi le titre de la pièce pleine de verve écrite à partir de leurs récits, sous la direction du metteur en scène Olivier Coulon-Jablonka. Accueilli avec enthousiasme, le spectacle et son corollaire, la régularisation des huit acteurs, promise par ailleurs à l’ensemble du collectif par le préfet de Seine-Saint-Denis, constituent un exemple de plus des aléas de l’immigration en France, ce parcours du combattant dont la durée, les risques et la complexité n’ont cessé de croître au fil du temps (nouvelle représentation en septembre 2016 - en savoir plus).

81 avenue Victor Hugo © Théâtre de la Commune

81 avenue Victor Hugo © Théâtre de la Commune

Moustapha le vétéran, qui a patienté quinze ans "devant la porte", est parti à la demande de sa mère, mais n’était "pas trop tenté" par "l’aventure" – c’est-à-dire l’émigration. Méité, quelques années plus tard, a quitté Abidjan du jour au lendemain, avec l’aide de son patron français, car sa vie était menacée par des adversaires politiques, sur fond de guerre civile. Disert et malicieux, Souleymane, le dernier arrivé, vivotait au pays en faisant du commerce et s’est décidé à "quitter" pour aider, lui aussi, sa famille. Il a mis un peu plus de trois ans et plusieurs milliers d’euros à passer une à une les frontières de l’Europe, depuis la Turquie, avant de débarquer, en 2013, porte de la Chapelle à Paris.
Résolu à éviter la route du désert et de la Méditerranée, dont les dangers lui étaient connus, il a choisi sans le savoir un chemin presque aussi incertain : un visa de deux semaines et un billet d’avion pour la Turquie. "On te dit : c’est en Europe même, la porte à côté. Toi tu ne sais rien, tu crois. De toute façon, tu n’as pas le choix. En route, tu perds tes illusions l’une après l’autre". Souleymane est longtemps resté coincé à Athènes, échouant à quatre reprises à prendre l’avion pour l’Espagne, la France, la Belgique, l’Allemagne, avec de faux papiers – et un vrai billet. Chaque essai lui a coûté trois à quatre mois d’un dur travail de ferrailleur. Alors il s’est mis en chemin à pied, avec un camarade, via la Macédoine, la Serbie, la Hongrie, puis, par covoiturage, jusqu’à Munich. "Je voulais rester, mais dans le camp d’asile, à cause des empreintes, ils allaient me renvoyer en Hongrie. Donc j’ai quitté encore une fois".

81 avenue Victor Hugo, Moustapha © Théâtre de la Commune

81 avenue Victor Hugo, Moustapha © Théâtre de la Commune

Ces cinq, dix, quinze ans de précarité extrême, durant lesquels, en France, ils ont travaillé comme hommes de ménage ou manœuvres dans le bâtiment, "c’est la fermeture totale. Comme si la personne est incarcérée. Moralement, tu es obligé d’être très fort", résume Souleymane. "Tu n’as aucun droit, tu es à la merci de chacun, renchérit Moustapha. Quand tu prends le papier en main, c’est la délivrance". Une joie teintée d’amertume pour Meite : "Je pense à ce temps perdu, gâché, pour rien du tout. Après dix ans, c’est comme si je dois tout commencer à zéro". Pouvoir jouer et faire rire des réalités kafkaiennes de leur vie clandestine a représenté une forme de libération, à l’énergie communicative. "Si nous avons fait la pièce, ajoute Souleymane, c’est pour dire : écoutez-nous. Nous sommes comme vous. Et aussi : ouvrez la porte, ouvrez les frontières".

 

 

Go No Go, Les Frontières de l'Europe 1998-2002. Contrôle après l'atterrissage sur la passerelle réservée aux passagers. Aéroport de Schiphol, Pays-Bas, 1993.  © Ad Van Denderen / Agence Vu'

Go No Go, Les Frontières de l'Europe 1998-2002. Contrôle après l'atterrissage sur la passerelle réservée aux passagers. Aéroport de Schiphol, Pays-Bas, 1993.  Tirage argentique noir et blanc sur papier baryté 60 x 80 cm. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI © Ad Van Denderen / Agence Vu'     

Zones d’attente

Les permanences hebdomadaires de l’association la Cimade donnent un exemple éloquent des réalités engendrées par les restrictions à l’immigration. Rencontré en octobre, à Paris, Dakwabilé, parti de Kinshasa en 1996 poursuivre son "rêve d’Europe", n’a mis le pied en Espagne que sept ans plus tard, en 2003, après des séjours successifs au Nigéria, en Algérie puis au Maroc. Poussé par la crise de 2008 jusqu’en France, désormais père de famille, donc non expulsable, il vient de voir rejetée une nouvelle fois sa demande de régularisation et tente de démêler avec l’association une inextricable situation administrative. À ses côtés, Lakhdar, originaire de Bejaïa, a grandi en région parisienne avant de repartir à 14 ans en Algérie avec ses parents, puis de revenir début 2014, avec sa femme et ses deux enfants, à la suite, dit-il, d’une conversion familiale au catholicisme qui leur a valu un harcèlement de plus en plus oppressant. Passés clandestinement, mais assez facilement, par le Maroc et l’Espagne, ils sont aujourd’hui sommés d’y retourner demander l’asile, bien que les frères et sœurs de Lakhdar résident tous en Île-de-France. Et puis il y a tous ceux – beaucoup de femmes, et quelques personnes bénéficiant du statut de réfugiés – qui ont laissé à l’étranger des enfants, un conjoint, et tentent en vain, parfois depuis des années, de les faire venir.
Quant à Omar, un Égyptien sans-papiers travaillant dans le bâtiment depuis dix ans, et donc éligible à la régularisation, il a reçu un "quitte" ("Obligation de quitter le territoire") à la suite d’un contrôle, qui le rend pour un an passible d’expulsion immédiate et lui interdit toute démarche. Comme il parle à peine le français, l’ami qui l’accompagne traduit son récit : durant ces dix années, Omar a perdu sans les revoir son père, puis sa mère, qu’il n’est pas non plus allé enterrer, de peur de ne pouvoir revenir en France. Une vie souterraine suspendue entre ici et là-bas, dans une attente indéfinie où l’on reste entre soi, coupés de la société d’accueil comme du pays d’origine. Et plus le temps passe, dit-il, plus la perspective de s’en retourner les mains vides s’apparente au pire des échecs. "La vie coule devant toi, tu es sur le côté. Mais tu as fait beaucoup de sacrifices, tu ne peux pas abandonner".


"Comme un criminel"

Pour Omar ou Dakwabilé, le sursaut provoqué par la photographie du petit Alan Kurdi, cet enfant syrien de 3 ans noyé le 2 septembre avec sa mère entre la Turquie et la Grèce, et la décision allemande, partiellement suivie par l’UE, d’ouvrir ses frontières à des centaines de milliers de réfugiés, ne changera rien, car la distinction entre ces derniers et les "migrants économiques" comme eux est plus que jamais maintenue. En Italie et en Grèce, des centres destinés à départager les uns des autres se mettent en place très laborieusement pour l’instant – fin décembre, sur les 160 000 réfugiés (dont 30 000 en France) qu’une partie seulement des pays européens ont accepté d’accueillir par quotas d’ici à la fin 2016, quelque… 200 personnes avaient été "relocalisées". Mais si le passage de la Méditerranée continue de tuer, la suite du chemin, en direction de l’Europe de l’Ouest, est désormais plus facile. Aussi Davuth, un étudiant iranien de 21 ans, arrivé d’Ispahan en un mois en octobre avec l’intention de rejoindre sa sœur en Angleterre, n’a-t-il pas compris quand la police parisienne l’a arrêté et menotté, puis amené au Centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes, à sa descente d’un train venu de Kiel.

Go No Go, Les Frontières de l'Europe 1998-2002. Immigrant turc avec son avocat lors d'une audience de justice ayant trait à son permis de séjour. Amsterdam, Pays-Bas, 2001. © Ad Van Denderen / Agence Vu'

Go No Go, Les Frontières de l'Europe 1998-2002. Immigrant turc avec son avocat lors d'une audience de justice ayant trait à son permis de séjour. Amsterdam, Pays-Bas, 2001. Tirage argentique noir et blanc sur papier baryté 60 x 80 cm. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI © Ad Van Denderen / Agence Vu'     

Rencontré début novembre, à son 21e jour de détention, alors que ses compagnons de voyage sont déjà installés dans la "jungle" de Calais, il raconte en anglais son départ précipité pour des "raisons politiques" qu’il ne veut pas détailler, ses deux heures d’angoisse intense, en franchissant de nuit la Méditerranée de la Turquie jusqu’en Grèce, avec une cinquantaine de personnes, sur un canot dont le moteur s’est enrayé ; puis le voyage sans encombre par bus, taxi et train via la Macédoine, la Serbie, la Croatie et l'Autriche, jusqu’à un centre d’accueil allemand, où ses empreintes ont été prises. "Avant Paris, tout le monde a été gentil avec nous. On nous a donné à manger, des vêtements chauds, des informations. Mais ici, on m’a traité comme un criminel". Davuth, théoriquement non expulsable vers l’Iran, a-t-il été renvoyé depuis en Allemagne pour y demander l’asile, comme le voudrait le règlement Dublin ? A-t-il été relâché dans la nature, comme beaucoup d’autres, à l’issue des 45 jours réglementaires, pour aller tenter à Calais, à ses risques et périls, de forcer le barrage mis en place par les autorités françaises à la demande de leur partenaire britannique ? Présenté deux fois à un juge, qui a prolongé sa détention, manifestement ignorant des complexités bureaucratiques européennes et miné par l’incertitude, le jeune homme répète qu’à Ispahan, il avait "sa propre voiture, une grande maison, tout ce qu’il faut pour vivre". Il n’est qu’au début de l’"aventure".

Bouchra Khalili, Mapping Journey #2. 2008 . Vidéo,  3 mn. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration © ADAGP, Paris 2011

Bouchra Khalili, Mapping Journey #2. 2008 . Vidéo,  3 mn. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration © ADAGP, Paris 2011 

 

Asile

Hussein avait 22 ans quand il a décidé de partir pour assurer la subsistance de sa famille après l’assassinat de son père. Il a mis une année pour arriver de sa petite ville du centre du Soudan, en pays Nouba, et a cru plusieurs fois sa mort arrivée. D’abord en traversant le désert, jusqu’à Khofra puis Tripoli, travaillant en route grâce aux rudiments de mécanique appris d’un oncle. Puis en s’embarquant sur un rafiot surchargé qui a dérivé cinq jours avec 300 personnes à bord, privées d’eau et de nourriture, au large de l’Italie. Sauvé par les garde-côtés italiens, il a réussi à gagner Vintimille sans un sou en poche ("l’argent était fini"), puis à déjouer les barrages frontaliers français pour arriver à Nice et enfin à Paris, où il a renoncé à son rêve de gagner l’Angleterre.

Demandeuse d’asile tchadienne dans la zone d’attente de Zapi 3 située près de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 23 décembre 2004 © Olivier Aubert / Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI

Demandeuse d’asile tchadienne dans la zone d’attente de Zapi 3 située près de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 23 décembre 2004 © Olivier Aubert / Collection Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Après avoir campé trois mois sur le quai d’Austerlitz, en contrebas d’un bar branché dont la sono se déchaînait du crépuscule à l’aube, Hussein a été amené dans un foyer des Yvelines en septembre, à une heure de train de Paris, après que la police eut dispersé son campement. Depuis, il y attend sans rien faire une réponse à la demande d’asile que les autorités l’ont encouragé à déposer, en compagnie d’autres anciens du campement, soudanais ou tchadiens, passés comme lui par la Libye. Ayant mesuré l’immense solitude d’un sans-abri dans la grande ville, il savoure le confort d’avoir le toit et le couvert, grâce à la soudaine vague de générosité qui a permis de trouver dans toute la France plusieurs milliers de places d’accueil. "Quand vous n’avez rien à perdre, vous êtes déjà heureux d’être resté en vie. Alors vous pouvez être patient", explique-t-il en anglais. Issu d’une région pour l’instant épargnée par la guerre, Hussein sait qu’il peut à tout moment se retrouver à nouveau à la rue, ou pire. Car si, en tant que Soudanais, il est théoriquement non expulsable, la France a récemment bravé la Cour européenne des droits de l’Homme pour renvoyer vers le Darfour certains de ses compatriotes. "C’est le destin qui va décider. Jusqu’ici, j’ai eu de la chance, je fais confiance à Dieu".

"Une fleur arrachée de son sol"

Yamen et Lujain, le frère et la sœur, sont assis côte à côte sur le canapé, dans le deux-pièces HLM qu’on vient de leur attribuer, à Massy-Palaiseau, non loin du CADA (Centre d’accueil des demandeurs d’asile) où Yamen, sa femme, sa fille de 1 an, leur mère et leur petite sœur ont résidé quelques mois. En mai dernier, il est arrivé de Damas avec elles, rejoignant Lujain, la cadette, venue seule plus d’un an auparavant. Ils ont six ans d’écart, mais suivent aujourd’hui le même cursus d’économie et gestion à l’université, souligne malicieusement Lujain, qui parle déjà couramment le français, tandis que son frère aîné s’exprime plus volontiers en anglais.

passeport réfugiés palestiniens en Syrie

Collection particulière

Issue de Palestiniens réfugiés en Syrie en 1948, la famille vivait confortablement à la périphérie de Damas jusqu’à la guerre. Yamen travaillait pour Nestlé, Lujain poursuivait des études à Deraa, "la capitale de la contestation anti-Assad", résume-t-elle fièrement. Comme des millions d’autres jeunes Syriens, ils ont accueilli avec enthousiasme le soulèvement pacifique contre le régime du printemps 2011, puis très vite, par peur, ne l’ont soutenu qu’en cachette. Une fois déclenché l’engrenage des combats, poursuit Yamen, ils ont tenu le plus longtemps possible, la famille déménageant quatre fois de suite autour de Damas pour fuir les bombardements qui touchaient un quartier après l’autre. Suspects en raison de l’activisme politique d’un oncle, réfugié au Liban dès 2011, le jeune homme et sa mère, qui travaillait pour l’aide humanitaire de l’ONU, étaient en butte aux tracasseries de la police, car accusés de soutenir les ennemis du régime. Si grâce au réseau de l’oncle, réfugié au Liban, Lujain a pu bénéficier d’un visa d’étudiante en France, avec un groupe d'autres jeunes Syriens, Yamen ne s’est résolu au départ que plusieurs mois après. "La situation était de pire en pire, alors en janvier 2015, j’ai envoyé des emails aux ambassades occidentales à Beyrouth. C’est la française qui m’a répondu en premier. Je suis allé à un rendez-vous, puis ils m’ont dit d’attendre à Damas, et je n’ai plus eu de nouvelles pendant plusieurs mois. Alors je les ai harcelés au téléphone jusqu’à ce que je parle à une responsable. Juste après, elle m’a annoncé par email que des visas nous attendaient pour partir par avion de Beyrouth une semaine plus tard".
En trois mois, toute la famille a obtenu le statut de réfugiés, le logement a suivi, et la jeune génération a pu s'inscrire à l'université pour reprendre des études, tandis que Hassiba, la mère, s'est mise au français. Conscient d’avoir plus de chance que des millions de ses compatriotes, Yamen semble à tout moment vouloir se justifier, laissant percer l'humiliation du riche jeune cadre qu'il fut à se retrouver dépendant, avec les siens, de l'aide d'un pays qui n'est pas le sien. "On est ici parce qu'on n'avait pas le choix, et on n'a qu'un désir, retourner chez nous, si un jour on le peut", tranche-t-il, évoquant plus volontiers que la sienne l'angoisse de son épouse, Rym, qui a laissé derrière elle toute sa famille ("Elle est comme une fleur arrachée de son sol"). Lujain, qui a durement souffert de la solitude lors de sa première année en France, et a retrouvé sa famille avec beaucoup de joie, ajoute : "Pour moi, étudier un jour en Europe, c'était un rêve. Aujourd'hui, ce rêve s'est réalisé, et pourtant, il est mélangé d'une grande tristesse, parce que la destruction de la Syrie continue. Nos cœurs sont restés là-bas".

Irène Berelowitch