Ouvrir les frontières ? #2

A l'occasion de l'exposition Frontières et pendant toute la durée de l'exposition, nous publions un reportage d'Irène Berelowitch en plusieurs parties sur la question des frontières. Après avoir donné la parole à ceux qui subissent, en France, les lois de la frontière, le deuxième volet de cette enquête, entre état des lieux et prospective, fait le point sur une crise plus que jamais ouverte et s’interroge sur une possible alternative politique.

Départ 2003, de Taysir Batniji

Départ 2003 de Taysir Batniji. Vidéo 3,15 mn Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI © ADAGP, Paris 2011

En 2015, un million environ d’hommes, de femmes et d’enfant sont entrés sur le territoire de l’Union européenne par la mer, via l’Italie et la Grèce, et 3 695 autres ont perdu la vie en tentant de le faire. Cet afflux de population et le spectacle désormais impossible à éviter de sa détresse, ont provoqué la crise d’un système qui, depuis vingt-cinq ans, n’avait eu de cesse de se renforcer, sans jamais réussir à atteindre son objectif : contrôler l’immigration dans une Europe partiellement affranchie de ses frontières, pour empêcher les "migrants économiques" – par opposition à ceux qui, fuyant la guerre ou la persécution, doivent théoriquement être accueillis – d’y pénétrer, et de s’y installer.

Go No Go, Les Frontières de l'Europe 1998-2002. Punta Paloma, Espagne 2001. Immigrants débarqués par des trafiquants marocains sur la plage. © Ad Van Denderen / Agence Vu'

Go No Go, Les Frontières de l'Europe 1998-2002. Punta Paloma, Espagne 2001. Immigrants débarqués par des trafiquants marocains sur la plage. Tirage argentique noir et blanc sur papier baryté 60 x 80 cm. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI © Ad Van Denderen / Agence Vu'

C’est à la fin des années 1980 que l’on a commencé à mourir à nos portes, alors que, passées les frontières, ceux que l’on n’appelait pas encore "sans-papiers" – estimés aujourd’hui en France entre 300 et 400 000 personnes, formant une main d’œuvre inépuisable à très bon marché – devenaient de plus en plus nombreux, de plus en plus visibles. Tandis que dès 1995 tombaient les frontières intérieures de l’espace Schengen (26 pays aujourd’hui), la stigmatisation croissante du séjour illégal dans les discours publics, l’augmentation simultanée des moyens dévolus à sa répression, l’allongement progressif de la rétention administrative (jusqu’à 45 jours désormais dans notre pays), ont rendu de plus en plus difficile l’entrée comme la vie clandestine dans les pays européens, mais n’ont pas suffi à dissuader l’immigration. Le taux des expulsions, resté stable depuis de longues années (environ 50 % des personnes placées en rétention), illustre le caractère en partie inapplicable de cette fermeture affichée.

On a pu croire au début de l’été que la "forteresse" Europe, en reconnaissant sous la pression des événements, aiguillonnée par l’Allemagne, son devoir de faciliter l’entrée sur son sol des réfugiés venus de Syrie, d’Irak ou d’Érythrée, plutôt que de les contraindre à forcer le passage au péril de leur vie, amorçait un réel changement de politique. Mais huit mois plus tard, force est de constater que cette remise en cause ponctuelle des frontières et du règlement Dublin – qui oblige un migrant à demander l’asile dans le pays par lequel il est entré dans l’UE – a tourné court. Lâchés plus ou moins franchement par leurs partenaires, les pays les plus favorables à l’accueil (Suède, Allemagne, Grèce) ont été submergés par le flux des arrivées, qui s’est poursuivi sans faiblir depuis le début de l’année. Et la fiction jusque-là maintenue tant bien que mal d’une Europe respectueuse du droit d’asile a volé en éclats au grand jour.

Jacqueline Salmon, Le Hangar, Sangatte, mai 2001 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Jacqueline Salmon, Le Hangar, Sangatte, mai 2001 © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Accueillir les réfugiés ?

Il a fallu un peu plus de six mois pour que l’Union européenne, prenant acte de ses divisions et de l’opposition résolue d’une partie de ses membres à un accueil concerté des réfugiés, jette l’éponge, au moins provisoirement. Et c’est Angela Merkel, une fois de plus, qui a été le moteur d’un pas décisif dans la politique commune : le 18 mars, en signant avec Ankara un accord selon lequel plus aucun candidat à l’asile arrivé en Grèce sans visa, fût-il syrien, ne pourrait déposer sa demande dans le territoire de l’UE, mais serait refoulé vers la Turquie, elle a fait voler en éclats une fiction maintenue depuis des décennies : l’Europe assumait ainsi officiellement son refus d’appliquer la Convention de Genève, tournant le dos à ses valeurs proclamées et à ses obligations légales. Jusqu’à l’été 2015, sa politique avait seulement consisté à les empêcher d‘arriver.

En décidant alors d’enterrer le règlement Dublin et en acceptant d’accueillir plus d’un million de personnes, la chancelière allemande avait pu laisser croire que l’Europe s’ouvrirait au flot des réfugiés. Elle est aujourd’hui celle par qui les portes se sont refermées encore un peu plus. Angela Merkel, qui avait espéré peut-être pousser ses voisins à la solidarité, a tiré la conclusion de sa solitude, après avoir bataillé à contre-courant. Seule la Grèce, de fait débordée par l’afflux des candidats à l’asile, bloqués sur son territoire par la fermeture de la frontière avec la Macédoine, a proclamé sa volonté d’accueil, coûte que coûte. Mais d’Idoméni aux îles de la mer Égée, où les migrants, familles comprises, sont retenus prisonniers dans des conditions déplorables, ici par la police macédonienne, là dans des camps de transit, elle n’a pas les moyens de ses ambitions.

Bien sûr, l’Europe a promis de verser 3 milliards d’euros supplémentaires – en plus des 3 déjà accordés en principe – pour aider les Turcs à accueillir les quelque 3 millions de personnes arrivées récemment sur leur sol, et dont le nombre est appelé à grossir ; et elle s’est engagée à faire venir, pour chaque migrant refoulé vers la Turquie, un réfugié stationné dans ce pays, en vertu d’un programme de « relocalisation » qu’elle a pourtant jusqu’ici échoué à mettre en œuvre : à la mi-avril, un peu plus de 1 200 personnes en avaient bénéficié, sur un objectif de 160 000 en deux ans. Mais en décidant de renvoyer vers un pays tiers, dont la dérive autoritaire est de plus en plus manifeste, les ressortissants de pays en guerre qui lui demandent l’asile, l’Union affiche néanmoins un message clair : les réfugiés ne sont pas les bienvenus sur son territoire.

Plantu, La forteresse Europe

Plantu, La forteresse Europe © Plantu, Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

"L’Europe abdique complètement face à ses responsabilités", résume Philipe Fargues, directeur du Migration Policy Center de Florence et auteur d’un rapport publié fin 2015 sur la question. "Qu’elle se montre incapable de contribuer significativement à la protection de ses voisins, des civils fuyant des guerres dans lesquelles elle a joué un rôle, comme en Irak, ne pose pas seulement un problème éthique. C’est sa propre sécurité qu’elle met en jeu, car elle contribue ainsi à maintenir le chaos à sa porte".

De la "crise des migrants" à la crise de l’Europe

Dans un contexte où tous les analystes s’accordent à dire que le flux des réfugiés va se poursuivre tant que les armes embraseront le Moyen-Orient, de la Syrie à l’Afghanistan en passant par l’Irak et, aujourd’hui, par… la Turquie, qui relance la guerre contre sa minorité kurde, Philippe Fargues estime aussi que l’accord "bancal" conclu avec Ankara ne règlera rien. "Ça ne pourrait marcher que si la paix revient, car quand le départ est une question de vie ou de mort, les gens prennent d’autres routes, fûssent-elles plus dangereuses. Ils iront enrichir de nouveaux passeurs, en Albanie, à Chypre ou, à nouveau, en Libye. Et le nombre des victimes va recommencer à augmenter. Les rivages européens de la Méditerranée sont déjà les plus mortels au monde".

Les Migrants, 2009. Mathieu Pernot

Les Migrants, 2009. Tirage jet d’encre, 85 x 120 cm. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI © Mathieu Pernot

La "crise des migrants", poursuit le chercheur, en a ainsi précipité une autre, celle de l’Europe, mettant à l’épreuve "ses valeurs les plus fondamentales", de la liberté de circulation à l’intérieur de l’espace Schengen à la protection internationale des réfugiés, alors que le million de personnes entrés sans visa en Europe en 2015 ne représentait "même pas la moitié de l’immigration légale dans l’UE en moyenne annuelle". Et seulement un soixantième de l’ensemble des déplacés ayant fui un conflit dans le monde en 2014, selon les chiffres du HCR, qui rappelle aussi que, sur ces 52,9 millions de personnes, neuf sur dix sont accueillies "dans des régions et des pays considérés comme économiquement moins développés", et un quart dans les pays les plus pauvres de la planète.

Lors d’un débat organisé le 27 mars par le Musée de l’histoire de l’immigration, Pierre Henry, le président de France Terre d’Asile, notait aussi que, rapportés à la population et à la richesse européennes (quelque 500 millions d’habitants et 14 000 milliards d’euros de PIB par an), les 28 ou 29 milliards qui seraient nécessaires pour accueillir dignement 2 millions de réfugiés sont mobilisables, même en temps de crise économique. Quant à l’économiste Jean-Christophe Dumont, responsable des migrations internationales à l’OCDE, il y a insisté également sur la nécessité d’un sursaut européen en faveur d’un accueil concerté, faute de quoi les conflits entre les Vingt-Huit pourraient, eux, s’avérer irréversibles. "Les pays les plus ouverts, a-t-il résumé, se sont retrouvés dans une position intenable, d’où le revirement de la Suède, puis de l’Allemagne. Dans un contexte de chômage de masse et de crise économique, on peut comprendre les réticences, mais cette indécision fracture la Communauté européenne elle-même". L’Union courrait ainsi le danger bien réel de se fracasser sur un écueil en partie fictif car, a-t-il renchéri, "la question du coût n’est pas une vraie question. Nous avons les moyens d’accueillir les réfugiés".

Arrivée de réfugiés Kosovars à Lyon. 18 avril 1999 © Orand Alexis/Gamma

Arrivée de réfugiés Kosovars à Lyon. 18 avril 1999 © Orand Alexis/Gamma

Comme le souligne Philippe Fargues, l'"abdication" européenne recouvre cependant des attitudes très différentes, voire opposées, entre le "courage politique" dont ont fait preuve l’Allemagne, la Suède, la Grèce ou l’Italie (qui, en 2013, lançait l’opération Mare Nostrum pour prévenir les naufrages en Méditerranée, s’attirant les foudres du Britannique David Cameron) et ceux de l’Europe centrale, qui ont refusé tout quota d’accueil (Hongrie en tête, mais aussi République tchèque, Slovaquie et, depuis les attentats du 22 mars à Bruxelles, Pologne). Le Royaume-Uni et la France ont fait profil bas, le premier en annonçant tardivement qu’il recevrait 20 000 réfugiés sur cinq ans, la deuxième s’engageant à accueillir 30 000, puis 32 000 personnes. Et les déclarations récentes de François Hollande au Liban, promettant que 3 000 Syriens de plus seraient les bienvenus en France, alors qu’ils sont aujourd’hui estimés à 1,5 millions dans ce pays de 4,5 millions d’habitants, témoignent d’un étrange décalage entre les besoins et l’action proposée. Cette frilosité relève-t-elle d’un réalisme bien compris, réclamé par la majorité des Européens, comme l’affirme leurs responsables politiques, ou d’un aveuglement suicidaire, comme le plaide Philippe Fargues ?

France, terre d’asile ?

Au Gisti ou à la Cimade, deux associations regroupées au sein de la Coordination française pour le droit d’asile (CFDA), on s’accorde à dire que l’incapacité à organiser l’accueil des réfugiés en Europe, en France en particulier, s’inscrit dans la continuité directe d’une politique d’immigration répressive, dont l’objectif reconduit d’une législature à l’autre depuis 40 ans consiste d’abord à limiter les entrées sur le territoire. En dépit des bonnes intentions proclamées, elles se contentent, accuse Claire Rodier, du Gisti, d’"organiser la pénurie" en matière d’asile. "Quelles que soient les améliorations formelles, notre système est conçu comme un entonnoir. Il est calculé pour le plus petit nombre en fonction d’une capacité d’accueil toujours insuffisante. Comment expliquer, par exemple, que le gouvernement, qui affirmait en 2013 que le dispositif d’asile était totalement saturé, ait soudain trouvé 9 000 places d’accueil l’été dernier ?"

Demandeuse d’asile congolaise dans la zone d’attente de Zapi 3 située près de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 23 décembre 2004 © Olivier Aubert / Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI

Demandeuse d’asile congolaise dans la zone d’attente de Zapi 3 située près de l’aéroport de Roissy Charles de Gaulle, 23 décembre 2004 © Olivier Aubert / Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI

À vingt ans de distance, quiconque assiste à Montreuil-sous-Bois aux séances publiques de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA, ex-Commission de recours des réfugiés), ou s’entretient avec Pascal Brice, directeur de l’Office de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), constate en effet qu’une "plus grande bienveillance", selon le mot de ce dernier, prévaut dans les institutions de l’asile. Depuis trois ans, les budgets et les moyens humains ont même notablement progressé, et le taux des décisions favorables est passé de 23 % en 2012 à 31 % en 2015, à la suite d’une réforme visant notamment à raccourcir les délais des demandes. Mais à l’autre bout de la chaîne, il suffit de se rendre au "Sasa" (Service d’assistance sociale et administrative) parisien de l’association France Terre d’Asile qui, depuis une nouvelle loi entrée en vigueur en novembre, est chargée par l’État de pré-enregistrer à Paris les demandes d’asile des adultes sans enfants et proposer des rendez-vous en préfecture, pour se rendre compte que le système est largement débordé, sinon paralysé. C’est désormais cette association, ou d’autres ayant remporté comme elle des appels d’offre calculés au plus juste, qui portent, sans arriver à y faire face, le poids d’un afflux prévisible, mais apparemment non prévu, de requérants – et pourtant, les demandes d’asile n’ont augmenté en 2015 que de 22%, un taux a priori tout à fait gérable comparé à l’explosion des demandes enregistrées en Allemagne, en Suède ou en Autriche.

Wolinski, Douce France © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Wolinski, Douce France © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Ainsi, explique un salarié démissionnaire de l’association Coallia, qui effectuait ce travail dans le 93, dans des conditions qu’il juge indignes, le système met-il désormais hors la loi certains des demandeurs, car le délai de 120 jours qui leur est accordé après leur entrée sur le territoire pour déposer leur dossier est parfois dépassé, l’attente pour un premier rendez-vous en préfecture, jusque-là de quatre mois en moyenne, ne cessant de s’allonger ces dernières semaines. Et une fois cette étape franchie, l’écrasante majorité des hommes seuls n’ont accès ni au toit, ni à l’allocation que leur promet la loi. "Cette gestion erratique, poursuit Claire Rodier, structurellement défaillante, est aussi un message envoyé vers l’extérieur". Outre le taux de chômage national élevé, estime-t-on à la CFDA, la mauvaise qualité de l’accueil et l’hostilité supposée de la classe politique française expliqueraient la réticence de nombreux réfugiés à s’y installer. Entre les familles syriennes auxquelles l’Ofpra est allé offrir, en Europe ou à l’extérieur de l’UE, la protection de la France, aux hommes seuls qui restent de longs mois livrés à eux-mêmes, ou à l’aide minimale des associations d’urgence, dans les rues de Paris, force est de constater que cette hospitalité relève en tout cas d’un parcours aléatoire, dans lequel la chance et le hasard jouent un rôle au moins aussi grand que le droit.

"Impensé"

Un gouvernement socialiste aurait certes pu faire et proposer mieux en matière de protection internationale, concède le directeur de la Fondation Jean-Jaurès, Gilles Finchelstein, proche collaborateur de François Hollande durant la campagne présidentielle. Mais il invoque dans le même temps "le durcissement très spectaculaire de l’opinion sur la question de l’immigration, notamment dans les milieux populaires" depuis une dizaine d’années. Et cite notamment le sondage récent commandé par sa fondation sur la perception des migrants en Italie, en Allemagne et en France, qui montre un décrochage très net des sondés français sur deux questions : ils rejettent à près de 60 % la répartition concertée des réfugiés, et ne sont que 56 %, contre deux tiers des Italiens et des Allemands, à considérer que l’accueil des personnes chassées par la guerre est un "devoir".

Une immigration choisie pour une intégration réussie, Georges Wolinski © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Une immigration choisie pour une intégration réussie, Georges Wolinski © Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration

Mais s’il en attribue largement la responsabilité à Nicolas Sarkozy et à sa stratégie de "clivage" de l’opinion sur la question de l’immigration, Gilles Finchelstein estime qu’en choisissant de tenir compte de ce durcissement, plutôt qu’en le bravant par une politique d’asile plus généreuse, François Hollande "est en phase aussi avec la majeure partie de l’électorat de gauche". Et de façon surprenante, ce compagnon de route du PS rejoint Claire Rodier, du Gisti, pour estimer que l’immigration, et la question de l’asile, qui lui est liée, ont été "délibérément laissées de côté" par le parti au pouvoir. Un "impensé" prudemment entretenu, car le sujet, si on en débattait sérieusement, diviserait profondément la gauche, selon lui.

"Ça tétanise", renchérit Claire Rodier, qui fait remonter, elle, aux années 1990 le début de "cette absence totale de réflexion". "Mais l’opinion est aussi construite par la parole publique. Si depuis vingt ans, on n’avait pas forgé l’image d’un immigré dangereux ou inassimilable, en optant systématiquement pour des politiques excluantes, sous prétexte de ne pas faire le jeu de l’extrême droite, je ne suis pas sûre que le Front national serait aussi florissant aujourd’hui". Et quand Maurice Braud, directeur de cabinet d’Harlem Désir, au Parti socialiste, reconnaît sans fard que dans la campagne présidentielle de 2012, insister sur les aspects positifs de l’immigration aurait été "trop risqué" pour le candidat Hollande "vu l’état de l’opinion", il est difficile de contredire la représentante du Gisti sur la responsabilité de la classe politique, socialistes compris, dans la progression de la xénophobie invoquée par Gilles Finchelstein.

Décalages

Il existe un décalage croissant entre la position de fermeture défendue par la classe politique française (cf. aticle précédent), présentée comme obligée, et les conclusions convergentes de la recherche en sciences sociales. Claire Rodier a montré dans une enquête, Xénophobie business (La Découverte, 2012) comment l’industrie de la sécurité avait œuvré à Bruxelles après le 11-septembre 2001, à travers ses lobbies, pour que la lutte contre l’immigration clandestine reste une priorité politique majeure, justifiant le recours à un arsenal de surveillance de plus en plus sophistiqué. "Or, malgré les milliard d’euros investis par l’Europe dans ce qui s’apparente en bien des lieux à une guerre aux migrants, le système dysfonctionne. On n’arrive pas à juguler cette immigration sans visa. Pourquoi s’acharne-t-on à appliquer une politique qui fait tous les jours la preuve de son impuissance ?"

De fait, alors que pour Gilles Finchelstein, il existe un "consensus raisonnable", du moins en France, pour limiter l’immigration légale au niveau où elle est aujourd’hui, nombre d’organismes officiels, comme l’OCDE ou le PNUD, plaident désormais pour une ouverture plus grande des économies européennes aux migrants.

Restaurant chinois à Paris, 13eme arrondissement, Paris, France. Octobre 2003 © Mat Jacob/Tendance Floue

Restaurant chinois à Paris, 13eme arrondissement, Paris, France. Octobre 2003 © Mat Jacob/Tendance Floue

L’économiste El Mouhoub Mouhoud, d’ailleurs sollicité avant 2012 par le think tank Terra Nova, proche du Parti socialiste, pour réfléchir à "une autre politique d’immigration", ce qu’il a fait par un rapport finalement enterré avant les élections, estime ainsi que même en France, l’immigration reste trop restrictive par rapport aux besoins du marché du travail. Certes, les projections démographiques y sont bien meilleures qu’en Allemagne, grâce à un taux de fécondité des femmes plus élevé, mais notre pays se place à la queue des membres de l’OCDE pour la part des flux d’immigration dans la population totale (0,2 % contre 0,7 % pour la moyenne OCDE). "L’immigration, poursuit-il, ne représente pas la solution miracle pour régler les problèmes du marché du travail ou du vieillissement démographique. Mais nous n’avons pas été capable de penser et de mettre en place une politique efficace en la matière, qui mette à plat tous les besoins. Or, même avec un taux de chômage à 10 %, de nombreuses offres de travail, qualifié ou non, ne trouvent pas preneurs. Tout simplement parce qu’à l’intérieur des différentes catégories socio-professionnelles, les immigrés occupent les tâches routinières les plus dures et les moins rémunérées, permettant aux travailleurs autochtones d’occuper des emplois plus qualifiés et mieux payés. Il faut raisonner par bassins et zones d’emploi, et non globalement. En France, environ 40 % des zones d’emploi connaissent des difficultés de recrutement".
Soulignant que la précarisation croissante du statut des immigrés rend notre pays "de moins en moins attractif, y compris pour des talents et compétences très recherchés dans la compétition mondiale", il déplore aussi que la France mette "beaucoup plus d’argent dans la répression et dans l’expulsion" que dans l’accueil, faute d’une réflexion réaliste sur ses propres besoins. Et ajoute, en écho à son confrère Jean-Christophe Dumont, de l’OCDE, que l’incapacité de l’Europe à organiser sereinement l’arrivée des réfugiés "est en train de détruire son acquis le plus positif : la liberté de circulation et la mobilité interne du travail, qui s’est de manière inattendue largement accrue depuis la crise de 2008, et qui joue un rôle positif dans l’ajustement des économies européennes comme l’Espagne, le Portugal, l’Irlande ou la Grèce". S’il lui paraît utopique, compte tenu du contexte géopolitique et sécuritaire, d’espérer, même à long terme, voir s’instaurer cette liberté de circulation au niveau international, E.M. Mouhoud estime enfin qu’une Europe qui ne se laisserait pas aveugler par une peur fantasmatique de l’invasion pourrait se fixer comme horizon politique d’instaurer une plus grande mobilité entre les deux rives de la Méditerranée, grâce à une coopération accrue avec les pays concernés.

Au-delà du cas français, et de ces analyses économiques, il est évident désormais que la démographie d’une Europe vieillissante rend désormais nécessaire le recours à l’immigration, même si celle-ci ne peut pallier que partiellement le non-renouvellement des générations. Pourtant, comme si la rhétorique de plus en plus agressive des partis anti-immigration d’un bout à l’autre du continent les tétanisait en effet, les dirigeants européens semblent incapables de le formuler publiquement. Et agissent aujourd’hui à l’encontre de cette vision utilitariste.

Affiche éditée en 2001 par le Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés © Médiathèque, Cité nationale de l'histoire de l'immigration/Les chats pelés/GISTI/DR

Affiche éditée en 2001 par le Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés © Médiathèque, Cité nationale de l'histoire de l'immigration/Les chats pelés/GISTI/DR

Claire Rodier, elle, va plus loin, en estimant que la crise actuelle des réfugiés "apporte une preuve que la construction européenne ne peut pas se faire sans intégrer d’une manière ou d’une autre la liberté de circuler des personnes, y compris non européennes. La contradiction est trop forte entre les droits des uns et le non-droit des autres". Sans oublier, poursuit-elle, que "la migration est une manière de rétablir un peu d’équilibre, sinon d’équité, dans une économie mondialisée qui, sans elle, ne ferait que creuser les inégalités, en systématisant le travail au plus bas coût possible. Elle est aussi le symptôme d’une incapacité criante des États à prendre en compte les défis communs, environnementaux, sociaux et économiques". Comme Émilie Guillemain, de la Cimade, elle estime ainsi que l’insistance des politiques européennes à départager les réfugiés des "migrants économiques" recouvre des réalités autrement plus complexes, délimitées par des frontières floues. Comment, par exemple, désigner les réfugiés climatiques obligés en nombres croissants de quitter leurs terres ?
Comme Philippe Fargues, le directeur du Migration Policy Center de Florence, certains avocats de l'asile, au contraire, mettent en garde contre un brouillage qui pourrait nuire à terme, selon eux, à l'intangibilité du statut de réfugié. "Partir parce que son existence physique est menacée, ou parce que l'on éprouve des difficultés à vivre, ce n'est pas la même chose. En revanche, ce que tous les migrants ont en commun, c'est que ce sont des êtres humains, avec des familles, dont les droits doivent être respectés. Opposer à des gens qui voyagent pacifiquement des moyens sécuritaires disproportionnés ne me semble relever d'une politique ni réaliste, ni juste".

Irène Berelowitch