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Daratt, une saison sèche

Film tchadien de Mahamat-Saleh HAROUN (2006)


Par
André Videau Conseiller à l'action culturelle
Rubrique
Chronique cinéma

La population attentive stoppe toute activité pour écouter la nouvelle sur les transistors. La commission diligentée par le gouvernement vient d’accorder l’amnistie à tous les fauteurs de guerre qui ont ensanglanté le pays. Nous sommes dans une bourgade du Tchad, pays où, depuis près de quarante ans, l’indépendance n’a pas réussi à instaurer la paix intérieure, notamment entre le Sud à majorité animiste et chrétien et le Nord musulman. Cette décision s’inscrit dans un souci de retour à l’unité nationale dans un pays déchiré où les séquelles et les soubresauts de la guerre s’ajoutent à la famine, aux épidémies, à la sécheresse et autres calamités. La nouvelle provoque un tollé, surtout dans les familles et les proches des victimes. Des manifestations secouent le pays que l’armée et la police répriment durement.
Tout cela va à l’encontre de l’apaisement souhaité. Bien des anciens belligérants sont prêts à reprendre les armes pour régler individuellement leurs comptes. Ainsi le jeune Atim (Ali Bacha Barkaï, dont on reviendra sur la performance) se voit doté d’un pistolet et investi par son grand-père paternel, vieillard aveugle aux allures de Tirésias (Khayar Oumar Defallah) d’une mission vengeresse. Retrouver et tuer l’homme qui a torturé et abattu leur fils et père. Avec son sac de sport, ses baskets, son jean et ses T-shirts colorés, Atim arrive à Djaména comme tant d’autres. Il s’intègre assez vite aux bandes de jeunes qui jouent interminablement au football ou se livrent à de petits larcins et autres trafics de survie. Il se fait même un copain très débrouillard (Djibril Ibrahim). Mais il a d’autres projets. Son arme dissimulée l’empêche d’oublier sa mission. Il est là pour assouvir une vendetta familiale. La traque ne dure pas. Il découvre facilement le coupable. Tout de suite il s’attache à cet homme étrange qui le perturbe dans un mélange d’attirance et de répugnance. Nassara (Youssouf Djaoro) est un boulanger de quartier apparemment dévot (il va chaque soir à la mosquée et s’apprête à accomplir un ramadan très pieux) et généreux (malgré la concurrence des produits modernes d’un fourgon de livraison, il distribue des quignons de pain à tous les nécessiteux du quartier). C’est aussi un homme éprouvé. Lui aussi a été victime des atrocités de la guerre. Sa gorge tranchée le force à utiliser un amplificateur pour pouvoir communiquer. Malgré la présence de sa jeune femme Aïcha (Aziza Hisseine), il a besoin d’un apprenti et d’un soutien. Atim n’a aucune difficulté à se faire engager. Il pourra ainsi épier son bourreau et choisir le moment opportun quand les rancunes se seront accumulées. Bien sûr, entre ce vieillard meurtrier qui se cherche une descendance et une rédemption et ce jeune homme investi d’une mission qui le dépasse et le contrarie, d’autant qu’elle interfère avec sa propre quête d’un père, les choses ne vont pas aller dans le sens prévu. La vengeance va se muer en pardon et le meurtre purificateur en simulacre. L’affrontement tient du western et de la tragédie antique mais dans un quotidien dépouillé où la fabrication du pain, dans une atmosphère imprégnée de farine et de sueur, de haine et d’affection rude, tient lieu de métaphore de tous les rapports humains. C’est dans cette proximité, d’une sensualité inouïe et néanmoins contenue, que le film nous atteint au plus intime et touche à l’essentiel. Ces qualités étaient déjà présentes dans les précédents longs métrages de l’auteur (Bye Bye Africa, 1999 et Abouna, 2002). Elles atteignent ici une sorte de paroxysme avec le compromis amoureux entre les deux hommes autour du personnage de Aïcha, la jeune femme/servante/amante (Aziza Hisseine). Cette confusion des sentiments est inconnue dans le cinéma africain. Avec ses acteurs non professionnels, stupéfiants de naturel dans les rôles d’Atim et de Nassara, butés sur les finalités de leur entreprise et ouverts à un destin qui les contredit, Mahamat-Saleh Haroun réalise un film exceptionnel qui a la sécheresse, sur la terre calcinée comme à travers la carapace humaine, propre à frayer des lézardes ou des crevasses pour laisser sourdre les sentiments. Ce film est très beau, on ne se lasse pas de l’écrire, d’une beauté qui ne doit rien au pittoresque localisé de beaucoup de films venus de ces contrées.

Article issu de

Diaspora arménienne et territorialités

N°1265 janvier-février 2007

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