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Le fils de l'épicier

Éric Guirado


Rubrique
Chronique cinéma

Paris n’a pas vraiment réussi à Antoine, garçon farouche et vulnérable. À trente ans, il se retrouve sans emploi stable, sans liaison sentimentale sérieuse et couvert de dettes. Nicolas Cazalé, l’un des solides espoirs du cinéma français (Les Chemins de l’oued (2003), Le Grand Voyage (2004) Saint-Jacques... La Mecque (2005), Pars vite et reviens tard (2007)...), trouve là un de ses plus beaux rôles. Pourtant, Antoine n’est pas spécialement emballé quand on lui propose une sorte de “remplacement”, à savoir prendre la place de son père (Daniel Duval), hospitalisé à la suite d’une crise cardiaque, à la tête de la petite épicerie familiale dans un village du midi – pays natal qu’il a fui il y a plusieurs années, pour tenter ses chances ailleurs avec le piètre succès que l’on sait. Il s’agit surtout de fournir une aide à la mère (Jeanne Goupil) en conduisant le camion de livraisons, source principale de revenus pour la boutique, et en maintenant une clientèle dispersée, isolée, vieillissante et souvent revêche. Ces tournées bucoliques stimulent davantage Claire, sa copine et voisine qui lui a emboîté le pas. Comme elle lui a beaucoup fait crédit, elle pourrait rentrer dans ses fonds tout en s’amusant (Clotilde Hesme, déjà remarquée dans Les Amants réguliers de Philippe Garrel). Elle met dans le démarrage de l’aventure toute la fougue qui manque à son compagnon, allant parfois jusqu’à l’excès de zèle quand elle tague le vieux camion pour doper les ventes ! Mais au fil des jours, Antoine va lui aussi s’atteler à la tâche, surmonter ses réticences et bousculer son caractère taciturne. Ce retour aux sources va lui permettre d’affronter les non-dits et les malentendus familiaux, de résoudre des conflits d’apparence irréconciliables, de renouer des amitiés juvéniles – par exemple avec Fernand, le garagiste philosophe et désabusé qui connaît mieux les moteurs que les femmes (le toujours surprenant Benoît Giros qu’on a hâte de retrouver dans des rôles plus consistants) –, de redécouvrir le sens de l’entraide – par exemple avec Hassan, expert en épicerie de détail (Chad Chenouga, savoureux en “Arabe du coin” devenu grossiste et conseiller commercial) et, surtout, de faire de précieuses rencontres quotidiennes avec de vieux clients aux personnalités attachantes (on y reconnaît, entre des comédiens non professionnels plus vrais que nature, Liliane Rovère, Paul Crauchet...). Le séjour va durer et prendre la forme d’un parcours initiatique de rattrapage à la découverte des autres et, pourquoi pas, de l’amour. On voit se dessiner de nouvelles chances, corrigeant un début de vie ratée. Cette fable bucolique n’a rien de niais ou de passéiste, comme l’ont parfois un peu vite jugée d’indécrottables urbains. Et si le bonheur de quelques-uns était à travers champs ? Éric Guirado ose poser la question avec tendresse et empathie. Sa réflexion est nourrie d’un sens aigu de l’observation. Depuis son premier film Quand tu descendras du ciel (2003), on connaît ses affinités avec le monde rural, ses références à Wim Wenders, Ken Loach, Manuel Poirier. On connaît moins son travail minutieux et passionné et plus spécifique dans le documentaire, notamment ses portraits de personnages itinérants photographes, bergers, mariniers et... épiciers, en Rhône-Alpes ou en Auvergne. Ces quêtes et enquêtes dans la campagne sont comme des défis aux théories déshumanisées de l’aménagement du territoire. Merci l’artiste.

Article issu de

Diasporas indiennes dans la ville

N°1268-1269 juillet-octobre 2007

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