L'esquive

Un film de Abdellatif Kechiche

L'esquive

Lorsqu’ils baptisèrent les rues, coursives et barres d’immeubles des grands ensembles, les urbanistes et les édiles locaux, histoire d’humaniser des lieux dont on pouvait craindre les dégradations à venir, leur donnèrent des noms artistiques ou bucoliques, de Debussy à Mozart, de Renoir à Cézanne, des Pervenches aux Pâquerettes. C’est avec de toutes autres motivations que Abdellatif Kéchiche, acteur remarqué de "la génération beur" (Le thé à la menthe d’Abdelkrim Bahloul en 1984, Les innocents d’André Téchiné en en 1987, Bezness de Nouri Bouzid en 1992) passé avec un certain bonheur derrière la caméra (La faute à Voltaire en 2001) donne droit de cité à Marivaux (1688-1763).

Le ci-devant Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux est l’auteur de plusieurs comédies, précieuses et raffinées, sur les élans du cœur confrontés aux conventions sociales d’une époque. Contestations, tergiversations et vagabondages amoureux justement qualifiés de "marivaudages". Pas de raison évidente pour l’inviter parmi une bande de jeunes des Francs-Moisins dans le 9/3. Encore que… C’est sans doute à l’initiative de la prof’ de français (Carole Fransk, sobre et persuasive) que les élèves ont décidé de monter des scènes des Jeux de l’amour et du hasard pour la fête du collège. Pas de démagogie ni de provocation dans ce choix qui va apparemment à l’encontre des sentiments en vigueur et surtout du langage qui va avec. Apparemment seulement puisque le projet trouve des adeptes malgré l’opprobre qui entoure l’idée même de théâtre. Ainsi Lydia (Sara Forestier) tellement attachée à son rôle qu’elle déambule dans la cité en robe de soubrette, brocards et dentelles au vent ou Rachid (Rachid Hami) qui se pavane en costume quadrillé d’Arlequin jusque sur les bancs de l’école. On verra même (c’est l’un des ressorts de la comédie) Krimo (Osman Elkharraz), qui au début appartenait à la bande des récalcitrants théâtrophobes négocier pour changer de camp, prêt même à sacrifier ses trésors de guerre -paire de baskets, auto-radio et autres-, pour endosser quoiqu’il en coûte la défroque de l’amoureux transi, valet balourd qui doit jouer le seigneur.
On l’aura compris, le malicieux Abdellatif Kéchiche pousse ses personnages à l’esquive sur un canevas classique qui paradoxalement s’y prête. La solution de facilité aurait été de faire la chronique du quotidien sur un tempo de rap avec révoltes et violences stéréotypées. Plusieurs films de "banlieue" s’y sont risqués avec des fortunes diverses, de La haine à Wesh,wesh, de La squale à Petit frère. Le respect et l’estime peuvent passer par d’autres approches.
Comme dans le théâtre le plus structuré du XVIIIeme siècle, c’est le langage, ses codes et ses outrances qui sert à ruser avec les sentiments. Karim le timide l’a bien compris qui pense que le subterfuge d’une dialectique ampoulée lui permettra de déclarer sa flamme, neuve et vivace, à la coquette Lydia. Pendant ce temps, sur le tempo exacerbé de l’expression quotidienne, Magalie (Aurélie Ganito) souffre comme toutes les petites amies plaquées, les comparses se déchaînent, confidentes comme Frida et Nanou (Sabrina Ouazani et Nanou Benhamou), copain arbitre comme Fethi (Hafet Ben Ahmed) ou porte-paroles comme Slam le théoricien radical (Sylvain Phan).
Bien sûr on peut trouver que cette version décalée du thème l’amour /toujours, avec sa bande-son saturée et sa rhétorique outrancière, nous dépeint une sorte de banlieue rose aux rapports humains presque idylliques.
Ici pas de deal ou de racket visibles, pas de filles voilées sous la contrainte, pas de tournantes ou de mariages arrangés, pas d’imams incendiaires ou de bandes qui se trucident. À peine si l’on sait qu’un joint parfois circule, que quelques claques misogynes peuvent ponctuer des insultes, que le gentil Krimo a quelques réserves de provenances douteuses et un papa incarcéré qui dessine des voiliers en attendant sa libération. Et lorsque l’on a droit à une descente de police avec fouille musclée, elle est tellement convenue qu’on dirait un exercice de style.
Néanmoins le film fonctionne tout du long comme en état de grâce, comme une variation pleine de dissonances et d’harmonies, c’est aussi à la pléiade de jeunes comédiens amateurs qu’il le doit, à "leur avidité culturelle en ébullition" selon l’expression du réalisateur. Mieux que de vrais pros, ils donnent l’impression de s’être laissé voler un quotidien inattendu qui rend leur aventure passionnante et la fait entrer dans l’ordre du possible.

[André Videau]