L’Humanité censuré. 1954-1962, un quotidien dans la guerre d’Algérie

Ouvrage coordonné par Rosa Moussaoui et Alain Ruscio, Éditions Le Cherche Midi, 2012

L’Humanité censuré. 1954-1962, un quotidien dans la guerre d’Algérie

Au sein de la guerre d’indépendance algérienne se joue également une terrible "bataille de l’écrit". Les gouvernements successifs, niant tous le conflit pour parler d’ "événements", préfèrent le silence à la liberté d’expression. La loi du 3 avril 1955 sur l’état d’urgence rétablit la censure. Les principes démocratiques s’effacent devant l’impérialisme colonial. Avec les pouvoirs spéciaux votés – y compris par le PCF ! - en 1956, la censure est étendue à l’ensemble des moyens d’expression. Les journaux engagés, Libération, France Observateur, Le Canard enchaîné, L’Express, Témoignage chrétien, sont particulièrement visés. L’Humanité se trouve alors en première ligne.

Malgré les atermoiements ou erreurs d’analyse du parti communiste sur la question coloniale – évoqués dans l’ouvrage - les positions du quotidien contre le colonialisme, la répression, la torture, les spoliations sont précoces. Ses journalistes couvrent l’Algérie dès les débuts de l’insurrection, alors que personne ne parle encore de guerre. Ainsi le 3 novembre 1954, soit le surlendemain de la Toussaint Rouge, un texte du dirigeant communiste Léon Feix proclame : "La seule solution – nous ne cessons de le répéter -, c’est de faire droit aux légitimes revendications à la liberté des peuples tunisien, marocain, algérien" (page 12). Les communistes français sont alors accusés de traîtrise.

La mise en place de la très officielle commission de censure, chargée de décider de ce qui peut ou non être publié, frappe durement le quotidien. Durant la guerre d’Algérie, L’Humanité est saisi à 27 reprises et fait l’objet de 150 poursuites dont 49 pour "provocation de militaires à la désobéissance", 24 pour "diffamation envers l’armée", 14 pour "atteinte à la sûreté de l’État".

La première saisie intervient le 24 août 1955, à propos d’un reportage dans la région de Constantine, "en Algérie, les hameaux rasés par l’artillerie étaient encore habités", accompagné d’une photographie du massacre de Philippeville (page 15). Le journaliste, Robert Lambotte, ancien résistant ancien déporté de Buchenwald, est déclaré persona non grata et expulsé d’Algérie. C’est le premier d’une longue lignée d’éditoriaux, articles et dossiers, notamment ceux réalisés par Madeleine Riffaud.
Un des articles de cette journaliste, également ancienne déportée et résistante, en date du 7 mars 1961, porte sur les tortures pratiquées à Paris, par les forces supplétives sur les immigrés algériens. Deux d’entre eux livrent un témoignage particulièrement fort qui nous est ici restitué par les auteurs. La censure fait son œuvre et le journal paraît avec une page entièrement blanche, en lieu et place de l’article.

L’ouvrage offre au lecteur des reproductions saisissantes des éditions originales et des pages censurées du journal. Des pages entières se retrouvaient ainsi entièrement vides. D’autres fois certaines parties ou colonnes du journal restaient en blanc pour signifier que des informations avaient été censurées. "Le recours aux ‘blancs’, fut donc tout à la fois, un moyen d’éviter les saisies, financièrement coûteuses, et une façon de matérialiser le bâillon, de rendre la censure plus ‘visible’ aux yeux des lecteurs et de l’opinion publique" (Rosa Moussaoui, p.282).

Les procès représentent une autre arme dans l’arsenal de la censure. Pour avoir écrit dans L’Humanité du 25 mai 1957 un article protestant contre la condamnation d’Alban Liechti, militant communiste et insoumis, Étienne Fajon, directeur, est traduit devant la 17è chambre correctionnelle. Une nouvelle fois, le journal reçoit une forte amende et se trouve financièrement pénalisé. René Andrieu, rédacteur en chef de L’Humanité dresse le bilan à la fin de la guerre : 313 procès et 53 milliards d’anciens francs d’amendes avaient frappé l’ensemble des titres de la presse communiste (p.278).

Mais comme l’affirment les auteurs, l’emballement de cette censure frénétique a sans doute provoqué des effets contraires à ceux recherchés. Les interdictions de publication de la lettre d’Henri Alleg, ancien directeur d’Alger Républicain, emprisonné et torturé (édition du 30 juillet 1957) ou encore d’informations sur l’affaire Audin, jeune assistant de mathématiques "disparu" à Alger, (édition du 19 mars 1960) mais aussi sur le drame de Charonne (édition du 9 février 1962), ont sans doute contribuer à amplifier l’émotion et la prise de conscience de l’opinion publique.

En retraçant ainsi l’histoire de L’Humanité entre 1954 et 1962 à travers la publication de ses articles interdits, les auteurs nous font revivre les événements les plus traumatiques de la guerre d’indépendance. La reproduction des éditions blanches de l’époque laisse à voir une page noire pour la liberté d’expression en France. Avant de conclure, sur les mots de Pierre Durand, journaliste censuré : "Mais les murs de la censure finissent toujours par tomber".

Peggy Derder