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La Marche. Les carnets d’un « marcheur »

Bouzid, Sindbad/Actes-Sud 2013

La Marche. Les carnets d’une « marcheur »

Actes Sud a eu la bonne idée de réimprimer le premier livre jamais écrit sur la Marche. L’occasion s’y prêtait. L’auteur, Bouzid Kara, en fut justement un des principaux acteurs. Ecrit "à chaud", ce témoignage se présente comme un document exceptionnel, tant par le texte que par les photos reproduites sur cet événement qui voulait "provoquer un déclic" dans une société où l’on canardait le basané à tire larigot ("48 meurtres en 18 mois") - et impunément. Une époque où le FN, moins sainte-nitouche qu’aujourd’hui, affichait : "2 millions de chômeurs = 2 millions d’immigrés".

Bouzid n’appartient pas au groupe des "historiques", ceux des Minguettes et des autres, partis de Marseille. Lui, rejoint l’équipée du côté d’Aix-en-Provence. Au départ, sa douleur face au racisme, aux ratonnades et autres "bavures" lui ferait pousser "un cri de rage impuissant". Il est "en instance de terrorisme" et perçoit la non violence comme "un moyen de défense parfaitement stupide". Pourtant, il se range à l’idée que la violence ne peut engendrer que la violence. Pire, elle offre aux racistes les opportunités "de pouvoir massacrer légitimement". C’est donc par nécessité stratégique qu’il rejoint cette mobilisation non violente. Sur la violence, il écrit : "je tremble aujourd’hui en pensant que j’ai pu être aussi aveugle". Pour autant, insiste-t-il, il ne faut pas oublier que "cette Marche représentait le cri de révolte d’une jeunesse étouffant".

Bouzid montre que les marcheurs incarnaient le pays dans sa diversité d’origine, d’âge et de genre : il y avait autant de "maghrébins" dit-il - il préfère parler d’"arabes" et rejette les termes "beurs" et "deuxième génération" - que de "français". Ils s’appelaient Farid, Farouk, Toumi, Djamel, Brahim, Patrick ou encore Christian, Cécile, Marie-Laure, Colette, Elisabeth ou René, dit "Moïse", le doyen. Tous, ensemble, indifférents au piège des origines, ils marchaient contre le racisme et pour l’égalité, pour la reconnaissance "de nos droits – et, en premier lieu, le droit à la vie".
Le malaise est tel que Bouzid envisageait, lui le fils de harki, un "retour" au pays, entendre l’Algérie. Car, il avait beau être "français depuis plusieurs générations, mais personne, moi le premier, ne m’a jamais considéré comme tel". Si en France il est renvoyé à une condition d’immigré, au bled, il est le fils de la France. Revenu de sa "naïveté", il ne lui restait que la France : "c’est le pays étranger qui est le plus le mien". C’est l’époque où l’on vous pose LA question : vous sentez vous "français ou algérien" ? "Ni l’un, ni l’autre", répond t–il, à l’image sans doute d’une jeunesse déboussolée. Plus tard, Amin Maalouf avec ses Identités meurtrières apportera une autre réponse à cette question récurrente, inquisitoriale.

Ce "carnet d’un "marcheur"" raconte les étapes, les temps forts, les rencontres improbables, les débats. Il montre comment le meurtre d’Habib Grimzi défenestré du Bordeaux Vintimille et celui d’un jeune à Vénissieux provoquent des doutes, des interrogations et des tensions au sein du groupe qui continuera pourtant, uni et solidaire jusqu’à Paris. Quand la presse et les politiques prendront au fil des jours ces marcheurs un peu plus au sérieux, il faudra faire montre de cohésion. A l’approche de Paris, l’atmosphère au sein du groupe s’alourdit, l’ambiance devient malsaine, chacun contrôlant les dires des uns et des autres. Le succès lui-même devient ambigu : "on a maintenant une impression de trop grande facilité, les personnalités se déplacent trop aisément (…), nous parlons trop calmement d’une chose très violente. La fille au regard dément avait peut-être raison : il aurait fallu crier". Car dans cette "atmosphère du "tout s’arrange"", qu’en est-il des victimes, des familles, des violences et des injustices qui persistent ? "Il faut éclipser une partie de la réalité pour éviter de faire pauvre peuple, pour ne pas donner mauvaise conscience"…
Le refus des amalgames, les différences opérées entre les racistes et les autres comme le distinguo entre "flics", traduisent l’honnêteté de ce témoignage et de son auteur qui rappelle que "la Marche n’était pas dirigée contre les Français mais contre le racisme (…) que le racisme d’un Arabe n’était pas moins excusable que celui d’un autre" - esquissant même une autocritique. Et si la Marche dénonce une réalité de la société française, elle témoigne aussi de l’autre, celle d’une France hospitalière, solidaire, attachée aux valeurs humanistes. Nulle trace de religion ici. Et les nombreuses photos en témoignent. Pas un seul voile à l’horizon mais d’inoffensifs keffiehs pour se protéger du froid. Sur ces clichés en noir et blanc s’épanouit une jeunesse diverse tour à tour joyeuse, pensive, habitée, mobilisée, fraternelle, rassemblée, affichant aussi cette indispensable soupçon d’effronterie qui sied à un âge où tout semble encore possible.

Trente ans plus tard, chacun peut mesurer le chemin parcouru, faire le bilan des déceptions et des acquis. Parmi les sujets abordés par Bouzid, il en est qui restent d’actualité. En ces temps où l’immigration – confondant souvent immigré et Français d’origine étrangère – risque sa peau sur les calculettes des comptes publiques, le jeune marcheur écrivait, déjà : "D’accord, les immigrés ne mangeaient pas le pain des Français, d’accord, ils contribuaient au développement de l’économie, mais fallait-il justifier leur présence uniquement en termes économiques, surtout quand ils résidaient dans ce pays depuis plusieurs dizaines d’années ? Ne représentaient-ils rien d’autre qu’une force de travail ?" Et, préfigurant des revendications portées aujourd’hui par des spécialistes des migrations et des ONG, il ajoutait : "peut-on rejeter des humains après usage comme des mouchoirs en papier ? Peut-on se séparer d‘un maillon ? Il serait peut-être temps de penser à l’échelle de la planète". Enfin, quelques quarante ans après les adresses d’un Jean Amrouche à la France et près de trente ans avant un autre livre, signé Stéphane Hessel, Bouzid ouvre et referme son "carnet" par un même mot : "dignité".

Mustapha Harzoune  

Bouzid, La Marche. Les carnets d’une "marcheur", Sindbad/Actes-Sud 2013, 155 pages, 14,90€.

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