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La Marche pour l’égalité et contre le racisme

Abdellali Hajjat, Amsterdam 2013, 262 pages, 14€.

La Marche pour l’égalité et contre le racisme

Abdellali Hajjat, sociologue, offre l’enquête la plus fouillée sur la Marche de 1983 qu’il présente comme "un événement fondateur de l’histoire de l’immigration en France" et le "mai 1968 des enfants d’immigrés post-coloniaux". 

L’originalité de ce travail, outre sa précision factuelle est de mettre en perspective la Marche au regard de l’histoire de l’immigration et de ses mobilisations, de l’inscrire dans l’histoire des classes et des banlieues populaires et dans l’histoire politique française (rapport PS-PCF, montée du FN, politique gouvernementale). L’auteur d’Islamophobie (La Découverte 2013) et co-directeur d’une Histoire politique des immigrations (post)coloniales (Amsterdam, 2008) y ajoute une dimension postcoloniale et musulmane.

Tout commence ici par une micro histoire des Minguettes, de ses évolutions internes et des tensions qui font conduire à un climat d’émeute. Pour l’auteur, les transformations de l’espace social (conflits dans les années 70 entre ouvriers professionnels et employés "français" d’une part, OS et chômeurs "étrangers" d’autre part, ségrégation ethnique et sociale, crise de l’encadrement de la jeunesse) conditionnent la révolte mais ne l’expliquent pas. Il émet une hypothèse : "les rebellions des Minguettes s’expliquent en grande partie par la rupture d’un certain équilibre, fragile, précaire, dans les relations entre jeunes et police". Cet équilibre aurait été bousculé par la suspension de la "double peine" et par le sentiment, chez les policiers, que le territoire des Minguettes leur échapperait. L’institution policière va dès lors accroitre sa présence et les incidents se multiplieront. "Les tensions sont arrivées à une vitesse ! Ça a basculé dans le côté obscur. (…) Et la police a commencé à s’imposer davantage, se faire remarquer…" dit Toumi Djaïdja.
La capacité (ou plutôt l’incapacité) de l’institution policière de reconnaître les déviances policières violentes, couplée à une interprétation racialiste des rébellions urbaines - le défaut d’"assimilation" - vont contribuer à "construire un malentendu durable entre les jeunes et les autorités politiques". "Cette épineuse question est au cœur des conflits aux Minguettes" : sentiment d’injustice et d’inégalité versus solidarité institutionnelle, étatique pour couvrir les comportements déviants de certains policiers.

Comment dans un tel contexte est-on passé d’une logique émeutière au choix de l’action non-violente ? Pour l’auteur, ce choix est à rattacher à des luttes anciennes (grèves de la faim du FLN notamment), à un début de structuration et au soutien des mères. Mais, et peut-être surtout, dans le cadre d’un rapport de force défavorable pour les jeunes, l’option relèverait de la pertinence stratégique, sans "rupture de sens" selon A. Hajjat : la non-violence devient un mode d’action plus "efficace", préférable à l’"impasse" de l’action émeutière "pour lutter contre les déviances policières violentes".
Le succès de la Marche, et de cette mobilisation antiraciste, tiendrait à l’hypothèse d’une "convergence d’intérêts divers", d’une "alliance improbable" entre (1) les jeunes de SOS-Avenir-Minguettes gagnés à la non violence, (2) la Cimade Lyon et les associations de soutien, (3) les mouvements des "jeunes immigrés" de Paris et de Lyon (4) certains membres, "les moins influents", du gouvernement socialiste, Georgina Dufoix au premier chef et son cabinet (dans un contexte où l’on croit enrayer le vote FN en séduisant son électorat, déjà) et (5) certains journalistes. Pourtant, "aussi favorable qu’elle soit, la médiatisation de la Marche révèle une partie des ambiguïtés de l’apothéose parisienne".
Quelles sont ces "ambiguïtés" ? : il y aurait "les acquis de la Marche ; la gêne du mouvement ouvrier face à la Marche et l’immigration post-coloniale ; la "culturalisation" des enjeux et la construction du "problème musulman" ; l’occultation de la question post-coloniale et l’emprisonnement de Toumi Djaïdja". Ainsi en matière d’acquis, la carte de dix ans cache les nombreux "cadrages" (politique, associatif, gouvernemental…) imposés aux marcheurs et à leurs revendications initiales. La "gêne" du mouvement ouvrier, en fait du PCF et de la CGT, tiendrait autant au contexte de montée du chômage et du thème de la "préférence nationale", de stratégies électorales locales qu’au souci de se démarquer d’un PS soutien déclaré de la Marche. 

La "culturalisation" tient en un mot : "beur" : "une forme d’assignation identitaire" et, ajoute l’auteur, une "séparation symbolique" d’avec les parents. "La question musulmane est quasiment absente du discours des marcheurs" pourtant, au lendemain de la Marche, la convergence idéologique entre "élites" patronales, politiques et médiatiques contribuera à "la construction du "problème musulman"" dans le cadre des grèves dans l’automobile, alors que "l’action et le discours des ouvriers eux-mêmes, portaient avant tout des revendications salariales". Une fois de plus, la question sociale est observée derrière le lorgnon culturaliste, ethnique ou religieux.
Reste l’occultation de la question post-coloniale. Le point est peu développé et les interrogations demeurent. L’auteur évoque les "effets de censure" des marcheurs eux-mêmes - certains sont des fils de "harkis" - et le fait qu’évoquer la question coloniale risquait de provoquer des tensions contraires au souci de brasser large.
Les lendemains de la Marche ne chantent pas. A la "désillusion des marcheurs" et à l’ "exacerbation des tensions" dans les banlieues, s’ajoutent les rivalités et l’éclatement des associations de jeunes déchirées entre partisans de l’autonomie et partisans de l’ "ouverture" et du "mélange" quand SOS Racisme, pour tout programme, impose sa "petite main"… Résultat, les jeunes issus de l’immigration vont faire l’expérience d’un double isolement social et politique et les aspirations d’SOS-Avenir-Minguettes demeurent : égalité de traitement devant la police et la justice ; droit au travail et au logement. Le creusement des inégalités et l’incapacité de la société à remettre en question ses logiques domination sociales montrent que "l’appel de la Marche n’a pas été entendu".
Et pourtant ! Les années 80 ont été le point de départ d’un formidable "foisonnement de la culture "beur" [et] de la socialisation politique de milliers d’enfants d’immigrés". Ainsi, la société française, travaillée par des mouvements de fond, a déjà sauté dans le train des métissages, de la pluralité culturelle, des apports démographiques, de la réécriture de son histoire et de l’élargissement de son futur. Aux Français d’origine "post coloniale" il faut ajouter aujourd’hui les enfants des immigrations européennes, turques, chinoises, asiatiques et autres. Il ne sont pas seuls. Et à chaque génération, ses combats. Dixit Toumi Djaïdja.

Mustapha Harzoune 

Abdellali Hajjat, La Marche pour l’égalité et contre le racisme, Amsterdam 2013, 262 pages, 14€.

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