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La Marche pour l’Egalité. Une histoire dans l’Histoire

Toumi Djaidja, entretiens avec Adil Jazouli. Editions de l’Aube 2013

La Marche pour l’Egalité. Une histoire dans l’Histoire

Dans la floraison d’ouvrages qui a accompagné le 30e anniversaire de la Marche pour l’égalité, s’il fallait commencer par un livre c’est sans doute par celui-ci. Non que Toumi Djaidja soit le propriétaire d’une initiative dont il fut à l’origine. Non plus parce qu’il porterait, lui, le miraculé des violences policières, devenu apôtre de la non-violence, la bonne parole. Non ! La Marche comme phénomène collectif, agrégat d’individualités et d’aspirations multiples, additionne autant de motivations et d’interprétations que de participants gravitant autour du noyau de marcheurs partis de Marseille. 

Toumi Djaidja est une voix parmi d’autres. Mais cette voix renferme une singularité : elle dit les conditions de l’unité. Toumi Djaidja exprime une autre langue. Une langue originale où le poétique prime sur le politique, où les mots ne sont pas prostitués – pour un taiseux doublé d’un rêveur cela n’étonnera guère – et où les prises de position et les actes sont dictés par la fidélité à des valeurs.

Dans cet entretien avec le sociologue Adil Jazouli, Toumi Djaidja évoque l’enfance, l’histoire familiale, depuis les cicatrices de la guerre d’Algérie, jusqu’aux blessures infligées par une France oublieuse de ces hommes qui avaient servi sous le drapeau tricolore. L’arrivée aux Minguettes marque "la fin de l’exil", le "paradis", après quatre ans d’errance entre camps, cités et foyers. Toumi Djaidja a neuf ans. Le récit mêle l’histoire collective qu’il a contribuée à façonner et l’histoire personnelle, intime même lorsqu’il parle, avec des accents camusiens, des siens, de son père, de son amour et de sa famille, de la solitude et du droit à vivre heureux.

Le début des années 80 voit éclater les premières grandes émeutes, une "protestation" violente d’une jeunesse des quartiers qui n’a pas les mots pour dénoncer "toutes ces formes d’injustices et de vexations [qui] devenaient récurrentes" et ce "harcèlement" pratiqué par certains policiers pour pousser les jeunes "à la faute". A ce point de tension, il propose de marcher sur la mairie pour y organiser un sit-in : "C’est à ce moment précis que je prends conscience de la force de la non-violence. (…), ce fut de l’ordre de la révélation". Comme l’écrit Alexis Jenni, il faut en finir avec la logique de la force et avec les relents de la "pourriture coloniale" encore à l’œuvre. D’ailleurs, ce choix de la non-violence, "déstabilise" l’appareil répressif.

Quand il raconte la Marche, il est peu question de sa préparation ou de son déroulement. Toumi Djaidja évoque surtout ses impressions, ce qu’il reste aujourd’hui de cette initiative. Ou devrait en rester. Toumi Djaidja n’est pas un politique. Pas même un militant, qui tels ces leaders parisiens ont cherché à capitaliser ce formidable élan d’énergie et de communion. Non ! Djaidja parle en son nom. Il ne cite d’ailleurs aucun des autres acteurs de la Marche, comme pour souligner que ses propos n’engagent que lui.

Il parle et répète ce que fut l’esprit de la Marche : un humanisme puisé à différentes sources : son père d’abord ("mon fils, si tu souris à la vie, la vie te sourira") ; des rencontres ensuite, les religieuses d’un foyer de sans-abris, une maitresse ou un directeur d’école… tous "ont arrosé la plante au bon moment, c’est définitivement en moi" écrit-il. Plus tard, il y aura l’expérience intérieure lors de sa convalescence à l’abbaye de Hautecombe en Savoie, "un monde intérieur, riche, intense, spirituel. Je ne veux pas le mettre en avant mais c’est essentiel ; c’est ce qui me confortera dans mon cheminement personnel et mes combats à venir"

Pour Toumi Djaidja "ceux qui voulaient capitaliser la Marche sur le terrain politique n’avaient rien compris". Lorsqu’il évoque les politiques - tous et sans exceptions - il n’est pas tendre. Qu’il s’agisse des responsables nationaux à commencer par François Mitterrand et la réception à l’Elysée - "le politique a failli à ce moment-là, c’est une évidence" - ou des responsables locaux qui ont eu "peur" d’une initiative qu’ils ne contrôlaient pas, sans oublier les responsables associatifs - parisiens notamment -, "généraux sans troupe" qui s’érigent en "héritiers" ou, enfin, de "l’O.P.A." d’SOS racisme, cette "association de circonstance", il dénonce pêle-mêle les détournements, les récupérations, les dévoiements, les compromissions et le clientélisme pour acheter la tranquillité, la "comédie" de la diversité, des saupoudrages et autre chaperonnages. A l’arrivée, morale et action politique, morale et exercice du pouvoir ne font pas bon ménage. "Le résultat de l’incapacité des politiques à répondre aux aspirations des classes populaires, qui sont les vraies laissés-pour-compte de ces trente dernières années" se mesure à la progression d’un vote de protestation capitalisé par le Front national.

Si la Marche est un "héritage", il "est celui de tout un peuple, tout un pays, toute une nation". "L’esprit de la Marche" consiste à rassembler, à privilégier le rassemblement sur la division, à croire aussi - et qu’importe ici les accents mystiques et les envolées lyriques - en la force de l’amour sur les discours de rejet et parfois de haine. La Marche c’est ne pas désespérer de l’humanité, poser "un regard bienveillant sur cette société qui est la mienne, sur ce pays qui est le mien", refuser de se laisser gagner par la "colère", le "ressentiment" : "Ce que tu peux donner aux autres, en bien ou en mal, vient de l’intérieur de toi-même, et j’ai senti le besoin vital de donner et de recevoir du bien"

Le livre ne répond pas à la question du "que faire ?". Ou alors il semble en faire d’abord une question individuelle, l’inscription de chacun dans le solidaire. "Pour prétendre s’approcher de cet idéal, il faut certes agir collectivement, mais il faut surtout que chacun prennent ses responsabilités individuellement et mette un terme à cette posture de victime permanente, génération après génération. Les bourreaux adorent les victimes qui se définissent comme telles (…). Arrêtons de jeter la responsabilité sur les autres : se responsabiliser soi-même est le premier et indispensable par vers une action responsable". Agir et agir sans volition : "si nous voulons changer le monde, il ne faut rien attendre : il faut agir, tout donner, car c’est en donnant que l’on reçoit". Mais attention : "(…) S’il est nécessaire que les jeunes des quartiers populaires se prennent en charge, s’arment d’une morale de la responsabilité, arrêtent de se plaindre et de rejeter sur les autres la difficulté de leur situation, il est tout aussi impératif que la société française change radicalement son regard sur les quartiers populaires et les personnes qui y vivent – les jeunes en particulier". Il faut alors en revenir au politique. Refuser toute compromission en exigeant d’avantage d’actes et moins de discours. A la nécessité de voter pour les uns répond la responsabilité des pouvoirs publics d’entreprendre de "grandes campagnes civiques" en faveur du vote, faire en sorte que les institutions soient réellement "garantes de la démocratie" ; aider aussi les jeunes à se construire dans les méandres d’identités d’Harlequin, dégager les constructions identitaires des "bombes à retardement" que constituent des mémoires sans (re)connaissance, apprendre enfin que "le monde bouge et [qu’]il faut bouger avec ; on ne va pas vivre sur le passé, aussi glorieux soit-il"

Mustapha Harzoune
 

Toumi Djaidja, La Marche pour l’Egalité. Une histoire dans l’Histoire. Entretiens avec Adil Jazouli. Editions de l’Aube 2013

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