Le bleu des abeilles

Laura Alcoba, Gallimard 2013, 123 pages, 15,90 euros.

Le bleu des abeilles

Dans La vie des abeilles, Maurice Maeterlink écrit que "le bleu est la couleur préférée des abeilles". Aux heures sombres de la tyrannie et de l’éloignement, ce livre réussira à réunir un père et sa fille. Cette bibliographique et colorée référence renvoie aux souvenirs d’une gamine, débarquée en France âgée d’une dizaine d’années. Elle arrivait d’Argentine et rejoignait sa mère. 

Fin des années 70, les militaires argentins sont au pouvoir, son père, opposant au régime, est un prisonnier politique. Pour échanger chaque semaine un courrier avec sa fille, il lui propose de lire les mêmes livres au même moment, lui au fond de sa geôle, elle en France. Ainsi ils pourront en discuter. La vie des abeilles sera du lot. Chaque semaine, du 21 janvier 1979 au 21 septembre 1981, les lettres du père et de la fille se croiseront quelque part au dessus de l’Atlantique, glissant entre les mailles de la dictature.

Les classiques déconvenues de l’exil sont ici racontée par une enfant : l’installation au Blanc-Mesnil à défaut du barrio latino, les vêtements du Secours catholique ou le modeste appartement partagé avec une amie de sa mère, elle aussi réfugiée en France. "Elles étaient ensemble à l’université, toutes les deux faisaient des études d’histoire. Alors, quand elles se sont retrouvées par hasard, à Paris, après les disparitions, la peur et les morts, elles se sont naturellement serrées les coudes".
Au cœur de ces déambulations dans l’enfance et l’exil argentin domine la découverte de la langue française, sa prononciation, sa musique ou son rythme, ses mots, ses lettres et ses voyelles (ah ! ce "e" muet). "Le point de départ de mon voyage se trouve quelque part sous mon nez" commence par écrire Laura Alcoba en référence à ces voyelles de la langue française "qu’on laisse résonner sous le nez, comme si on voulait à la fois les prononcer et les garder un peu pour soi". "J’ai aimé mon premier e muet comme tous ceux qui ont suivi. Mais c’est plus que ça en vérité. Je crois que, tous autant qu’ils sont, je les admire. Parfois, il me semble même que les e muets m’émeuvent au fond. Etre à la fois indispensables et silencieuses (…)". Parce qu’elle a honte de son accent, la petit fille, s’évertue, le soir, seule devant son miroir, à prononcer correctement cette langue française qu’elle "écoute, admire, apprécie", "je me dis que quelque part en moi, ça fait probablement son effet. C’est que le bain ne me suffit plus, je veux aller plus loin : me trouver à l’intérieur de cette langue pour de bon, je veux être dedans" jusqu’à pouvoir "penser et parler en français, en même temps" et ainsi, un beau jour, voir s’évanouir l’étape de la traduction.
L’"immersion", dans la langue comme à l’école ou dans la culture française, sera une exigence maternelle, reprise à son compte par sa fille qui, lorsqu’elle croise un garçon, lui-même réfugié chilien, refuse de faire "bande à part", de jouer "aux enfants réfugiés qui se réconfortent". A l’école, ses trois premier amis seront, Luis et Inès, d’origine portugaise et Ana d’origine espagnole. Il lui faudra un peu plus de temps pour sympathiser avec Astrid qui, elle, est "vraiment française". "Comme j’étais fière. J’avais enfin une copine française pour de vrai". Plus tard ce sera Nadine, son zézaiement et sa passion pour Claude François.

Laura Alcoba fait défiler les souvenirs, le travail de la mère, la découverte de la neige et les premières vacances dans une famille française, l’odeur du fromage et le goût du reblochon, la lecture des Fleurs bleues de Queneau emprunté malgré les conseils avisés de la bibliothécaire. Avec Raquel et Fernando, réfugiés eux en Suède, partis dans une "tournée de l’exil" visiter les autres Argentins disséminés un peu partout en Europe, on se livre au triste "inventaire des exilés, des disparus et des morts". Tout cela est raconté à la première personne. La langue et le regard sont ceux d’une fillette d’une dizaine d’années. Les phrases sont courtes, les mots sont simples, les images et les descriptions empruntent de poésie. Le bleu des abeilles est un roman de l’enfance, nullement enfantin. Derrière l’émerveillement et la disponibilité au monde d’une enfant, une ombre demeure. Voilà sans doute le tour de force de ce roman en lice pour le Prix Femina et qui faisait partie de la première sélection du Médicis.

Mustapha Harzoune