Le gone du chaâba

Un film de Christophe Ruggia

Le gone du chaâba

Après avoir erré dans le quotidien bouché des territoires des cités avec le cinéma beur, après les rêves d’évasion dans un ailleurs introuvable, et après l’esthétique de la violence urbaine du cinéma dit « des banlieues », nous voilà avec le Le Gone du Chaâba pataugeant dans la gadoue du bidonville des années 60.

Pour son premier long-métrage, Christophe Ruggia nous ramène sur le chemin de la mémoire et des racines. Comme pour nous ressourcer, et pour redonner du sens à ces enfants issus de l’immigration, plus que jamais en quête d’identité. Les enfants, il les filme avec une sensibilité qui a tapé dans l’œil d’Aïssa Djabri et Farid Lahouassa, les deux inséparables producteurs de Vertigo. Son premier court-métrage, L’enfance égarée, coproduit par la Sept cinéma, avait déjà séduit, obtenant plusieurs prix de la jeunesse. Aussi lui ont-ils demandé d’adapter Le Gone du Chaâba, le roman autobiographique d’Azouz Begag publié en 1986 par les éditions du Seuil. Le roman est écrit comme un scénario, avec de nombreux dialogues prêts à l’emploi cinématographique. Christophe Ruggia lui reste fidèle. Il ne cède cependant pas à la tentation du « migrisme », ce dialecte arabo-français primitif dans lequel Azouz Begag se complait parfois avec insistance. Les parents parlent plutôt l’arabe rugueux du bled quand les enfants causent dans un français impeccable. Ce chassé-croisé des langues du chaâba (le bidonville) est maîtrisé avec brio, accompagné d’une bande-son bien à propos, concoctée par le compositeur algérien Safy Boutella. Contrairement à ce que son titre suggère, l’action du film pourrait se dérouler dans n’importe quel bidonville de l’Hexagone. Les spécificités lyonnaises ont été gommées. Les images du chaâba en proie aux flammes semblent même un clin d’œil aux multiples drames vécus dans les bidonvilles de la région parisienne, en particulier à Nanterre d’où sont issus Aïssa Djabri et Farid Lahouassa. Une fois le décor planté, le véritable sujet du film c’est le parcours initiatique d’Omar, ce fils d’immigré de 9 ans qui, à travers les livres trouvés dans la décharge voisine ou offerts par son père « pour être le meilleur à l’école… meilleur que les Français », apprend selon Christophe Ruggia à porter « un regard décalé sur sa vie et sur le monde qui l’entoure ». Sa quête d’une personnalité propre amène Omar à se confronter au dilemme de la double allégeance, la communauté du chaâba d’un côté, la France républicaine de l’autre. Omar a deux pères. Il y a tout d’abord Bouzid, son géniteur, campé par le comédien Fellag, brave, dur à la tâche mais dépassé par les évènements ; analphabète, il règne sur le chaâba, mais veut se faire oublier des Français, et vit avec la crainte constante de l’expulsion du pays. Il y a aussi le maître d’école qui, malgré le caractère désuet de ses leçons de morale, représente une République française plus compréhensive que ne veulent l’admettre les cancres du fond de la classe. Omar se rapproche peu à peu de lui, et devient le deuxième de la classe. Il « fayote » et refuse de tricher pour venir en aide à son copain Hacène. Cette évolution va liguer ses copains contre lui. À cet instant du film, on sort des 400 coups et de La guerre des boutons, ou encore de la « miséria » pour vivre un intense moment d’émotion. « T’es pas un Arabe, toi ! », lance à Omar le dernier de la classe. « Si, je suis un Arabe ! », rétorque-t-il. « J’te dis que t’es pas comme nous ! Pourquoi qu’t’es pas le dernier de la classe comme nous ?! » Omar reste sans voix : l’amitié sacrée des enfants vient de voler en éclats. Omar a sacrifié la solidarité du groupe sur l’autel de son intégration individuelle . À partir de là, livré à sa solitude intérieure, il va récidiver en « balançant » à la police l’abattoir clandestin de son oncle, il va haïr le chaâba et va vouloir le quitter à tout prix. Il commence à s’évader par l’écriture. Il écrit avec une énergie redoublée les mémoires de ce chaâba pour mieux retourner la situation, pour pouvoir se réconcilier plus tard avec les amis dans leur nouvelle cité HLM, allégorie de la modernité. On n’arrête pas le progrès ! On retrouve sans doute là toute l’ambivalence d’Azouz Begag l’espiègle, qui « joue l’origine » avec son éternel sourire à la Fernandel, et n’est jamais à court d’un bon mot pour décontenancer ses interlocuteurs. Dommage que la parole des derniers de la classe ne trouve pas grâce aux yeux d’Azouz, qui n’aime pas le rap. Dommage également de se quitter encore une fois sur cette image de pères indignés.

[André Videau]