"Osez !"

Entretien avec Kate Mack par Mustapha Harzoune

"Osez !"

Dans Ce qu’on peut lire dans l’air (Albin Michel 2011- lire la chronique sur notre site), le romancier nord américain d’origine éthiopienne, Dinaw Mengestu, se montre mesuré sur le métissage de nos grandes cités et notamment sur le "microcosme" métisse new-yorkais. Sur ce sujet, Jonas, salarié d’un centre pour réfugiés, constate lui que "nos clients africains habitaient tous le Bronx, les Chinois une section de Queens à Brooklyn ; tout ce qu’on avait, c’étaient d’étroites et tortueuses enclaves férocement territoriales tassées les unes à côté des autres". Pas de mélange ou de métissage à gogo, juste ce qu’il faut pour animer "le bal des gamètes" mais, point trop n’en faut non plus. Kate Mack, styliste à cheval sur plusieurs continents, n’est pas loin de partager ce constat.

Elle a ouvert sa boutique atelier à Paris, au début de la rue Oberkampf, à un saut de puce du Cirque d’Hiver. La rue grimpe jusque au boulevard de Ménilmontant, se pomponnant, tel un Soho londonien, de galeries, d’ateliers d’artistes et de designers, de boutiques et de show room, de restos et autres lounges-bars. Exit les prolos et le populo d’hier, les lieux sont devenus le terrain de jeu favori des branchés de la capitale, un mélange de bobos, de fêtards, de métèques, de noctambules… Le tout en un, ou à plusieurs. Kate Mack a beau travaillé au cœur de cette faune cosmopolite des temps modernes, elle a beau évoluer dans de la capitale de la mode et d’une mégalopole devenue ville-monde, elle n’en rejoint pas moins l’auteur newyorkais : "il n’y a pas de vrais mélanges. Il y a des groupes distincts qui coexistent et chacun fonctionne à sa manière". Plutôt que d’être des "copies conformes", elle souhaiterait que chacun(e) assume "sa différence", son originalité.

Collection Kate Mack, Spring-summer 2012 © Xavier Dollin

Autodidacte, elle a baignée toute son enfance dans la couture et la création de modèles - à treize ans elle dessine ses premières pièces. Inspirée et inventive, Kate Mack a aussi les pieds sur terre, cela servira son âme d’entrepreneur. C’est par hasard, la trentaine venue, qu’elle ranime la passion vacillante de l’enfance et de la prime jeunesse. Diplômée en langue anglaise et en management, la jeune femme se destinait à de toutes autres activités. Mais les voies de la formation en entreprise étant, elles aussi, impénétrables, la voilà revenue aux pays des étoffes. Alors qu’elle se préparait à manager dans le cosmétique, elle débarque chez un créateur installé au Forum des Halles. Elle y fait ses classes. S’initie à l’intendance du métier : vente, promo, salon, presse, carnet d’adresses… Elle gravie les échelons. Comme elle n’a rien perdu de son goût, de son savoir-faire et de sa créativité, elle crée, quatre ans après son arrivée, sa première collection. Quelques mois plus tard, en 2001, elle se lance, officiellement, dans la carrière. Kate Mack devient une marque et toujours dans l’Espace des créateurs du Forum, elle anime Red Space, une boutique où elle présente ses modèles et les œuvres d’autres artistes. Les robes et créations de la jeune femme sont vite distribuées en Espagne, en Belgique, en Suisse, puis aux Antilles ou à la Réunion. Elle porte les couleurs si ce n’est de la France à tout le moins celles des jeunes créateurs parisiens dans des fashion weeks à Chicago ou Belgrade. Plus tard, elle quittera le Forum des Halles pour la rue Oberkampf.

Collection Kate Mack, Spring-summer 2011© Stephane Mounet

Tout inspire Kate Mack : ses origines antillaises, ses influences étatsuniennes, afro-américaines en particulier, la musique, la peinture, la nature… l’esthétique n’a pas de frontière pour ce regard aiguisé et gourmand. Kate Mack joue avec les couleurs, multiplie les volumes, triture les tissus, les froisse, assemble les matières, comme elle mélange les univers le plus éloignés, réinvente un monde d’étoffes et de couleurs où la Prusse et l’Afrique peuvent se tenir par la main.
Kate Mack cultive les différences, flatte les corps et les formes, célèbre la féminité, toutes les féminités, joue avec les désirs, et fait de chacune de ses clientes, un être singulier. D’où la personnalisation de ses créations. Les pièces sont uniques ou en série limitée. Pour femmes bien sûr mais aussi pour enfants. Le fait sur mesure est démocratique : pas besoin de dégarnir le porte-monnaie pour se remplumer. Kate Mack est aux petits soins et cultive ce que Ying Chen, écrivaine canadienne d’origine chinoise appelle "une vision du monde microscopique", une vision qui distingue "moins entre les groupes qu’entre les individus". C’est ainsi qu’il faut interpréter le "Osez !" que lance Kate Mack. Oser sa différence, oser sa singularité. Contre les conformismes qui peuvent aussi emprisonner les corps.

Entretien avec Kate Mack :

 

Enfant, grâce à vos tantes et à votre sœur notamment, vous avez baigné dans les tissus et la création de vêtements. Pour autant, vous allez entreprendre des études qui n’ont rien à voir avec ce qui pourrait être assimilé à une passion naissante. Etait-ce une façon de respecter le désir de vos parents qui vous imaginaient davantage prof que styliste ?

(2min33)

Diplômes de langue anglaise et de manager en poche vous vous destiniez à devenir davantage gestionnaire que créatrice. Par quel hasard êtes vous parachuté dans l’univers de la mode et finalement retrouver une partie du monde de l’enfance ?

(3min04)

En 2001, c’est le grand saut : vous créez votre marque, montez votre "petite entreprise" et dès lors, vous n’êtes plus seulement une artiste, vous devez aussi vous coltiner avec une autre réalité : celui de l’entrepreunariat, un quotidien fait de comptes et de législations, de luttes pour défendre et imposer ses projets… Comment cela se passe-t-il ?

(3min14)

Est-il difficile de "faire son trou" dans le milieu de la mode ?

(3min15)

Comment travaillez-vous, avez vous des sources d’inspirations ? Le fait d’être une autoditacte change-t-il votre approche du métier ?

(2min11)

Comment vos origines, antillaises, votre goût pour les Etats-Unis, votre sensibilité afro-américaine se retrouvent-elles – si elles se retrouvent – dans vos créations ?

(2min11)

Au cœur de votre démarche, il y a l’individu, la singularité de chacun. Vous insistez notamment pour flatter la féminité, le désir, le contact, l’aisance… est ce pour ces (bonnes) raison que vous privilégiez la création de pièces uniques, le fait sur mesure ?

(3min42)

Il faut oser dites-vous, comme si chacun et chacune devait se libérer des conformismes - vestimentaires et autres. On a pourtant l’impression qu’en ces temps de brassages tous azimuts et d’individualisation parfois forcenée, chacun est justement libre de porter ce qu’il veut, comme il le veut, d’oser tous les mélanges, toutes les inventions… Ce n’est pas ce que vous observez ?

(1min21)
 

Entretien et texte : Mustapha Harzoune