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Un homme, ça ne pleure pas

Faïza Guène, Fayard 2014

Un homme, ça ne pleure pas

Un homme, ça ne pleure pas ! L’injonction est connue. Mélange de tradition locale et glorification universelle de la force. Avec le "padre" de la famille Chennoun, on est plus proche de l’éthique de comportement que de la logique du gros bras. L’homme est bon, attentif et aimant…

Il jongle avec des valeurs différentes, en apparence, avec des temps qui se chevauchent, des horizons d’incertitude. Les tourments ne rongent pas seulement l’âme des poètes. Ils triturent aussi les entrailles de ceux qui portent, en contrebande, une part du nouveau monde. Les autres dorment, paisiblement, bien au chaud de douces certitudes et de paisibles enracinements. Placés au cœur de cette "branloire pérenne", à l’épicentre de cette tectonique des peuples, ceux-là "bricolent" leur rapport au monde et aux autres, combinant déni, refus, acceptation, repli, ouverture, curiosité, fidélité, trahison, culpabilité, "bâtardises", simplifications, complexités, innovations… Ils peuvent être lestés d’une dose de schizophrénie ou d’un cœur si gros, qu’il bat à l’unisson du monde.
Prenez les Chennoun, installés dans la bonne ville de Nice. Deux logiques au moins s’y affrontent. Celle de la tradition et celle du mouvement. Entre, il y a l’espace du silence ou celui de la parole. Le retrait ou l’attrait - critique ou non. Chacun de ses cinq membres incarne une de ces attitudes. Les uns, travaillés par le doute et les conflits intérieurs, sont susceptibles de transformations, les autres, enfermés dans quelques certitudes, semblent comme figés dans le temps. Tous en subissent les tiraillements.

Le processus de "Christinisation"

Le roman s’ouvre sur l’éclatement de la cellule familiale. C’est Dounia, la sœur aînée, qui provoque les premières fissures, puis les ruptures. "Je crois que ma sœur a souvent eu envie de s’appeler Christine". Faïza Guène ramasse la marche vers l’émancipation de Dounia dans une formule, synthétique et drôle : "le processus de "Christinisation" de ma sœur". Tout est dit. A l’"arme de destruction massive personnelle" de la mère - la "culpabilisation" - Dounia oppose son insolence. A l’arrivée, "Dounia nous a quittés après avoir attendu désespérément que mes parents adoptent la bonne manière de l’aimer. Personne ne l’a revue pendant près de dix ans". La parentèle entendra parler d’elle par un article de Nice Matin : Dounia 36 ans, avocate, présidente de l’association Fières et pas connes, s’engage en politique, sur une liste municipale de droite, "au nom de la diversité". Conformément au cirque médiatique, elle fait paraître un livre, genre "récit post-libération d’otage", intitulé Le Prix de la liberté, dans lequel elle raconte son histoire. Dounia figure "l’intégration", jusqu’à engloutir des steaks tartares.
Face à sa fille, le père se repli dans le silence. La mère s’offusque, gronde, tempête, sanglote, se lamente, culpabilise à tout va. Mina, l’autre sœur, qui a épousé Jalil, dans le respect des traditions et des codes religieux et qui a trois enfants prénommés Khadija, Mohamed et Abou Bakr, nourrit de la rancœur et de l’hostilité envers Dounia. Reste Mourad, le frère cadet et narrateur. Il raconte et commente. Professeur stagiaire, il s’en va enseigner la langue de Molière dans un collège de Montreuil. Avec Dounia, il reconnait qu’il "partage les mêmes cauchemars". Sa castratrice de mère a fait de lui un puceau, timide et timoré, atteint de laxophobie. Un solitaire par refuge ou obligation puisque "rien ni personne n’était assez bien pour son fils". Pour autant, Mourad ne partage pas le point de vue de Dounia. Il lui reste le silence, la culpabilité, l’angoisse et quelques frustrations. Une soif de connaissances aussi, encouragée par son père. Mourad, lui, pleure. Il a pleuré à son admission au Capes ; il a pleuré après la honte infligée par sa mère à ses camarades de classe.
C’est dans ces circonstances qu’un AVC foudroie le "padre". Laissant le vieil homme à demi paralysé sur un lit d’hôpital.

Le syndrome de Babar

A travers cette mise en situation, somme toute classique, Faïza Guène invite à réfléchir à la question de la liberté individuelle au prise avec la double et – parfois – contradictoire injonction de la tradition et de la modernité. Famille versus une certaine doxa républicaine. Faut-il, à l’image de Dounia, s’engager dans une logique de confrontation ? A "l’un OU l’autre" ne peut-on, comme tente de le faire Mourad, substituer "l’un ET l’autre" ? Qui sont les véritables héros ? Les "bons élèves" diagnostiqués comme tels par une société qui impose des ruptures voire une condamnation des siens ou celles et ceux qui dans l’anonymat combinent, concèdent ou rejettent, "bricolent", inventent, réinventent. Comment faire le tri entre fidélités et manquements, passer d’identités perçues comme absolues à des identités de relation ? Ces questions tourmentent aussi papa et maman Chennoun. Chacun à sa façon.
A ces thèmes, Faïza Guène ajoute, par la voix de Mina, une critique féroce. Dounia et les "bons élèves" de la République resteraient à jamais victimes du "syndrome de Babar" : "Babar aura beau marcher sur deux pattes, porter des costumes trois-pièces, un nœud papillon, et rouler dans une voiture décapotable, ce sera toujours un éléphant !" Mourad n’est pas loin de partager cette pensée : "pour être français à part entière, il faudrait pouvoir nier une partie de son héritage, de son identité, de son histoire, ses croyances, et même en admettant qu’on y arrive, on est sans cesse ramené à ses origines… Alors à quoi bon ?" Pour être pertinente, l’interrogation mériterait d’être affinée. Ici, Faïza Guène se refuse à distinguer les réticences, ou les lenteurs, de la société à laisser toute sa place à cette partie d’elle-même de ce qui est appelé trop vite ( ?) et d’un bloc ( !) "l’héritage", traversé lui aussi par des rapports de domination (religieux ou de genre) et des évolutions internes.
En contrepoint, Faïza Guène raconte les amours bancales mais arc-boutées de Miloud, le cousin, et de Liliane, vieille bourgeoise du XVIe parisien. Femme riche, mais esseulée. Mère dont "l’amour maternel" se trouve réduit par son vénal fiston à de réguliers virements bancaires. Sans doute que pour Liliane et Miloud, "y a pas d’embrouille, que de la débrouille, mon frère !"

Si quelques rares flottements ou répétitions ralentissent le récit, le style lui ne faiblit pas : distance, dérision, humour, fausse légèreté pour rendre des situations difficiles, traduire des émotions fortes. L’écriture, de plus en plus maîtrisée, porte ce qu’il faut de "modernité" langagière : expressions arabes, verlan, importance (et maitrise) des dialogues, introduction d’un mode "scénario". Il faut se méfier du ton badin. Ce livre très personnel est une interpellation. La flèche peut partir à tout moment, riche d’observations et lourde de sens. Les traits épais des personnages sont-là pour mieux souligner les ambivalences, incertitudes, mouvements, dérives des uns ou des autres. Dostoïevskien !
Sur son lit d’hôpital, le père confie à Mourad qu’il souhaiterait revoir sa fille. Pour l’heure, le "padre" n’a pleuré qu’une seule fois. C’était en 1976 pour la victoire de Noureddine Morceli au J.O. D’Atlanta. La communion d’un peuple. Qu’en sera-t-il demain des Chennoun ?

Mustapha Harzoune 

Faïza Guène, Un homme, ça ne pleure pas, Fayard 2014, 315 pages, 17,10€.

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