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Étudiante révolutionnaire russe à Paris

Étudiante révolutionnaire russe à Paris

Étudiante révolutionnaire russe à Paris, 1910. Anonyme © Musée national de l’histoire de l’immigration


Collection du musée

1910 - Épreuve gélatino-argentique - 11,45 cm x 16,5 cm - Inv. 2008.29.2


En attendant la Révolution

La tête inclinée à peine appuyée sur une main ouverte, l’autre posée à plat qui laisse deviner une bague, les cheveux retenus sur la nuque, le corps dissimulé dans une robe trop ample, les yeux baissés dans l’indifférence du photographe qui la saisit, elle lit.

La jeune inconnue n’a ni nom, ni récit, à peine quelques mots : « Une étudiante révolutionnaire russe à Paris ». Pour combler le silence, il faudrait explorer l’image pas à pas, en faire parler la surface lisse, puis essayer d’imaginer, en confrontant le noir et blanc écorné de l’archive à ce que sait l’histoire.

Entre les quatre murs de la chambre, tout peut faire signe. Accrochés aux murs, des cartes postales, des photographies privées, une fleur, un éventail, galerie hétéroclite qui rompt la monotonie du papier peint ; sur la cheminée, des flacons, des coffrets, un vase : l’intérieur banal d’une jeune fille. Les ouvrages entassés en équilibre instable contre le mur et sur la table qui sert de chevet : l’étude. L’effigie de Karl Marx juchée en haut des ouvrages empilés : la révolution.

Dans cette chambre « à soi », le monde du dehors et les rêves d’émancipation viennent ainsi se frotter à l’intime. La jeune inconnue fait-elle partie de ces étudiantes russes venues à Paris après l’échec de la révolution de 1905 et le raidissement du régime, qui leur ferme les portes de l’université ? Peut-être. Quelle ambition l’a menée jusqu’à Paris ? Le goût de la langue, si souvent pratiquée par les élites russes ? Le choix d’une discipline ? Et dans la diversité des engagements révolutionnaires en exil, à qui la rattacher ? Aux socialistes révolutionnaires ? Une série de l’Agence Rol sur le quotidien des SR à Paris, autour de 1910 le laisserait penser. Mais rien n’est sûr, sinon le doute. Les rares indices se dérobent, trop flous, trop lointains, illisibles et incapables de nous parler d’elle. En fait, la force de l’image, sa séduction même, tient dans sa capacité à nous résister, à conserver son secret. Restent des fragments d’exil et le portrait silencieux d’une jeune fille inconnue, tendu entre l’intime et le politique. En attendant la révolution.

Marianne Amar, cheffe du département de la recherche Musée national de l’histoire de l’immigration


En savoir plus :

Ce texte est issu du portfolio "Les femmes dans les collections du Musée" publié par la revue Hommes & Migrations dans son numéro "Femmes engagées" (n°1331, octobre-décembre 2020)

 

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