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"Le racisme tue"

Illustration anonyme pour une affiche produite fin 1973 par un collectif de mouvements et d’organes de presse de gauche

Illustration anonyme pour une affiche produite en 1974 par un collectif de mouvements et d’organes de presse de gauche © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration

Illustration anonyme pour une affiche produite fin 1973 par un collectif de mouvements et d’organes de presse de gauche : Politique Hebdo, Témoignage Chrétien, Rouge, PSU, Vie Nouvelle, Révolution, CERES, AMR, Lutte Ouvrière, Révolution Afrique, GRS… © Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration


Collection du musée

Affiche offset, 82cm/58,6cm, Inv. 2009.07.01


Cette affiche date de la fin de l’année 1973. Sur un fond blanc, on y distingue la silhouette en noir d’un homme aux cheveux crépu, probablement originaire du Maghreb, d’Afrique subsaharienne ou d’Outre-mer. Une tache de sang rouge marque son coeur. La position du corps et la traînée de sang suggèrent qu’il vient de recevoir une balle dans le dos alors qu’il courait. En haut de l’affiche, la phrase "Le racisme divise. Le racisme fait diversion. Le racisme tue" se comprend dans le contexte de l’année 1973 : durcissement de la législation sur l’entrée et le séjour des étrangers, multiplication des crimes et des attentats racistes, mobilisations des organisations françaises et des associations de travailleurs immigrés. En bas de l’affiche, un mot d’ordre indique la réaction à adopter face à cette situation : "Tous unis pour soutenir les luttes des travailleurs immigrés !". Encore plus bas, on distingue la liste des groupes à l’initiative de l’affiche.

Le premier de cette liste est le Groupe d’information et de solidarité avec les travailleurs immigrés (Gisti), une association spécialisée dans le droit et se consacrant exclusivement au soutien aux immigrés. Elle a été créée en 1972 par des juristes et des travailleurs sociaux se revendiquant pour la plupart du trotskisme, du maoïsme ou de la gauche chrétienne. Parmi la liste des signataires, on relève ensuite la présence de structures politiques ou de journaux engagés, aux centres d’intérêt plus généralistes, mais qui s’inscrivent, totalement ou partiellement, dans les mêmes courants idéologiques qui soustendent le Gisti : Révolution !, Lutte ouvrière, PSU, Ceres, Vie nouvelle, Rouge, Témoignage chrétien et Politique Hebdo. On note enfin la présence d’associations autonomes – mais elles aussi proches du trotskisme ou du maoïsme – menant une partie des "luttes des travailleurs immigrés" que l’affiche appelle justement à soutenir. À ce titre, on peut citer le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), créé en 1972 par des étudiants et des ouvriers originaires de Tunisie, du Maroc, d’Algérie, du Liban et de Syrie, mouvement dont les membres participent aussi au Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés (CDVDTI), également signataire de l’affiche. De même, on peut citer Révolution Afrique, revue apparue en 1972 à l’initiative d’étudiants et d’ouvriers sénégalais, maliens et mauritaniens, ou encore le Groupe Révolution socialiste créé en 1971 par des militants martiniquais. Cette liste permet d’évoquer les trois courants politiques qui s’investissent le plus – proportionnellement à leurs moyens – dans la cause des immigrés en 1973. Cet engagement fort a plusieurs explications. D’abord, trotskistes et maoïstes demeurent clairement internationalistes et estiment que la défense de l’intérêt général des prolétaires du monde entier est plus importante que la défense des intérêts spécifiques des travailleurs français. Ensuite, ils considèrent que les travailleurs immigrés peuvent constituer une avant-garde révolutionnaire à condition d’être soutenus et mobilisés. Du reste, malgré leur ouvriérisme, trotskistes et maoïstes ne peuvent accéder facilement qu’à ces travailleurs étrangers car le reste de la classe ouvrière est encore largement encadrée par le Parti communiste et la Confédération générale du travail (CGT). Les chrétiens de gauche, quant à eux, perçoivent les immigrés comme une des incarnations de "l’autre souffrant" – le pauvre, la veuve, l’orphelin, l’étranger – que l’éthique chrétienne impose de secourir.

Karim Taharount, chercheur associé au Centre d’histoire sociale, université Paris-I

Bibliographie :

  • André Costes, « L’Église catholique dans le débat sur l’immigration », in Revue européenne des migrations internationales, vol. 4, n° 1-2, 1988, pp. 29-48.
  • Daniel Gordon, « “À Nanterre, ça bouge !” : immigrés et gauchistes en banlieue, 1968 à 1971 », in Historiens et géographes, n° 385, 2004, pp. 75 86.

En savoir plus :

 Immigrations, les luttes s'affichent : une sélection d'affiches issues des collections du Musée publié par la revue Hommes & Migrations dans le portfolio de son numéro "1973, l'année intense" (n°1330, juillet-septembre 2020)

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