Culture et diversité

Qu'est-ce que le "métissage" ?

Les cuisines se métissent, les pratiques artistiques, les langues, les croyances, les imaginaires, les cultures, les "villes-monde", les sociétés, les peuples se métissent, c’est-à-dire naissent et vivent de rencontres, échanges, hybridations, recompositions. Le métissage se rattache à l’idée de mélange, mais un mélange qui ne se réduirait pas à une somme d’éléments épars et étrangers les uns aux autres, un patchwork ou une juxtaposition sans âme. Il serait "une nouvelle conscience identitaire où l’appartenance humaine prendrait le pas sur la somme des appartenances" (E.Plenel). Le métissage porte d’autres façons d’être et d’appréhender le monde.

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Chen Zhen, Un-interrupted Voice, 1998.
Chen Zhen, Un-interrupted Voice, 1998. Chaises, bois, peau de vache, ficelle, chaînes 98 x 186 x 44 cm. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI. Photo Bertrand Huet, Courtesy Galleria Continua, San Gimignano/Beijing/Le Moulin © ADAGP, Paris 2011

Diversité, uniformisation et métissage

Nourrie de et par la diversité, le métissage ne se résout pas à l’uniformisation de la planète. Il refuse la dilution, l’assimilation et aujourd’hui la mort de centaines voire des milliers de cultures et de langues - patrimoine commun de l’humanité. Les ravages et les dangers sont tels que l’ONU et l’Unesco organisent une Décennie internationale des langues autochtones de 2022 à 2032. 

A contrario, le souci du multiple et du divers, ne justifie aucune survalorisation des identités et des particularismes, aucun repli communautariste et autre fermeture aux autres. Le métissage est également étranger au multiculturalisme et son funèbre cortège d’absolus et de différences. Car les dynamiques métisses donnent à saisir, à comprendre, et peut-être d’abord à ressentir, le manque, l’"écart" (François Jullien) de l’Un par rapport à L’Autre, plutôt que la survalorisation de Soi et de sa différence. Au cœur du métissage il y a la « Relation » (Edouard Glissant) ou la « Reliance » (Edgar Morin), cette (nouvelle) façon d’être au monde qui permet à la rencontre d’ouvrir un nouvel horizon des possibles et des diversités pour, "chemin faisant", "au gré", travailler le "commun de l’humain" (F. Jullien). Et ce « commun » oblige à mettre sur le gril les certitudes et les dominations, les boursoufflures et prétentions identitaires ou culturelles : « ce qui allait de soi comme fondement de toute appréciation se situe comme une possibilité à côté d’autres modes peu connus » (Dariush Shayegan). « La Relation, dit Patrick Chamoiseau, ouvre un rapport imprévisible entre des entités individuelles ou collectives, qui deviennent avec elle évolutives et changeantes. Dans la Relation, la diversité, les richesses nationales, linguistiques, religieuses, sont des biens communs pour tous les humains de cette planète, et se doivent d’être préservées par tous ».
 

Des dynamiques irréversibles

A l’époque moderne, les situations de métissage sont nées d’une rencontre, violente (traites négrières, colonisations) ou pacifique (migrations internationales, mondialisation). Plusieurs dynamiques culturelles, identitaires, technologiques, démographiques… nourrissent la "conscience" (D. Shayegan) ou la "pensée" métisse (S. Gruzinski). Ainsi, le monde est devenu "ryzhomatique" (G. Deleuze), "interconnecté" (D. Shayegan), "créolisé" (E. Glissant), « hybride »... Les concepts, les théories, les définitions et parfois les arguties foisonnent. De fait, le nomadisme, les échanges entre les cultures, les zones de rencontre et de mélange, la multiplication des interprétations et des connaissances, les identités composites ou la « saveur du fruit de la greffe » (Léopold Sedar Senghor) font les êtres et les peuples irréductibles à une seule culture, aux anciennes traditions ou ontologies, font vaciller les vieilles certitudes inclusives et les cultes de l’Unique.
Les rencontres, les échanges, les dynamiques de mixité culturelle comme les imaginaires métisses sont aussi portés par l’ubiquité et l’immédiateté nées de la vitesse des transports internationaux et du développement des outils d’informations et de communication. Et, depuis longtemps, par la littérature. Le mélange des cultures semble inéluctable et irréversible. Le métissage porte une double prise de conscience : celle de l’Autre et celle d’un monde commun reçu en partage.
 

"Un renouveau de relations"

Pour Mohamed Dib, "s’empêcher de se découvrir autre devant une autre réalité, cela relève de l’impossible, si tant est qu’on entre dans un renouveau de relations". Comme "renouveau de relations", la conscience métisse privilégie les identités de relation (E.Glissant) sur les identités de fermeture, les échanges entre cultures qui se situent sur un pied d’égalité, nourris par un "dialogisme de la pensée" (F. Jullien ou D. Shayagan), substitue à la « différence » qui peut devenir « opposition », les promesses de l’ « écart » (F. Jullien), le refus de convaincre, le rejet des logiques de ressentiment et de culpabilisation, intégrant les notions de mouvement, d’évolution, d’impermanence, d’impensé, de transformations, de « connivences », de devenir ou de créations. Et les cultures ne sont pas condamnées au seul horizon de l’horizontalité, à nier ou délaisser leur histoire. Les promesses de l’écart plongent aussi dans la verticalité des récits, offrent à toutes les cultures la possibilité de s’« enraciner » dans le passé « pour s’inventer » (Paul Ricœur)
 

Mustapha Harzoune, 2022