Ruptures et nouvelles perspectives
Ce numéro invite à penser les migrations depuis les expériences de celles et de ceux qui les vivent, en croisant les disciplines artistiques et scientifiques. Ce renversement de perspectives s’avère nécessaire pour renouveler notre compréhension de réalités trop longtemps appréhendées depuis les catégories occidentales dominantes.
Appréhender autrement les migrations
Penser les migrations à partir des espaces périphériques, en interrogeant les catégories produites par les États occidentaux, constitue aujourd’hui un enjeu scientifique majeur. Les articles publiés sur les politiques migratoires dans ce numéro participent à ce décentrement analytique de la littérature académique en considérant ces pays – Tunisie, Maroc, Serbie, Corée du Sud, Argentine, Gambie, etc. – comme des lieux autonomes de production normative, de gouvernance des mobilités et de contestations. Inscrits dans une perspective décoloniale, ils montrent que les migrations ne peuvent plus être étudiées à travers le filtre des dispositifs sécuritaires des pays du Nord, mais qu’elles résultent d’une articulation spécifique avec des héritages historiques, des rapports sociaux et des logiques de politiques locales, nationales voire internationales. Ce caractère pluriel des dynamiques migratoires est également façonné par une diversité d’acteurs institutionnels, d’ONG, de réseaux diasporiques et autres collectifs. Enfin, ils soulignent la pertinence heuristique et pratique à considérer les personnes migrantes comme des sujets à part entière, capables de négocier, transformer et parfois de renverser les cadres qui régissent leur mobilité. Ce faisant, ils favorisent une compréhension plus située, relationnelle et moins eurocentrée des migrations contemporaines.
Commenter l’exposition Aux origines
Pour accompagner l’exposition Aux origines. Regards croisés sur le racisme et les discriminations présentée jusqu’au 23 août 2026 au Palais de la Porte Dorée, la revue a donné la parole à un trio de personnalités qui approfondissent la réflexion du point de vue du commissariat, de la recherche et de la création artistique. Leurs entretiens sont introduits par un portfolio composé des œuvres exposées de la collection du Musée national de l’histoire de l’immigration et d’un débat vigoureux entre des personnalités qui placent les origines au cœur de leur écriture, pour mieux cerner le racisme et ses effets parfois invisibles et insidieux sur les âmes et les corps.
Les institutions culturelles ont souvent construit des narrations où les populations immigrées et racisées sont traitées comme des objets de représentation. S’appuyant sur les travaux du projet européen UNDETERRED, l’exposition Aux origines dépasse la seule dénonciation du racisme et des discriminations. Les contributions publiées ici témoignent du déplacement radical que le regard muséal opère pour décrypter les violences symboliques à l’œuvre dans les sociétés occidentales et questionner leur héritage colonial. À travers des œuvres, des témoignages et des données chiffrées, elles donnent à entendre les expériences vécues des discriminations systémiques et des assignations identitaires, tout en restituant la capacité d’expression et d’action de celles et ceux qui sont ciblés. L’originalité d’une démarche articulée et incarnée de recherche – création permet de saisir les personnes depuis leur trajectoire, leurs émotions et interprétation du monde.
Au revoir
La disparition soudaine de proches collaborateurs de la revue nous a plongé dans une immense tristesse. Elle nous rappelle qu’une revue est aussi une communauté de personnes qui fabriquent ensemble des biens intellectuels et culturels.
À partir de 1999, Sandy Chamaillard a assuré la maquette de Hommes & Migrations. Elle avait mis ses grandes qualités graphiques au service de la revue au moment où l’équipe était en plein changement, lors de la création de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration en 2007. Avec Karima Dekiouk, et plus tard Nicolas Treiber, au sein d’une équipe soudée, elle était notre horloge et notre boussole pour maintenir le cap sur une identité visuelle élégante et sur le planning tendu des parutions. Quand elle a préféré rejoindre la communication du Palais en 2016, nous l’avions beaucoup regrettée.
L’écrivain et cinéaste Mehdi Charef nous a quitté également sans crier gare. Celui qui incarnait une nouvelle génération culturelle avec son roman Le Thé au harem d’Archimède (1983) fut lauréat du prix littéraire de la Porte Dorée en 2020 pour Rue des pâquerettes (2019). Il avait passé l’année suivante en résidence au Palais et choisi d’animer des ateliers d’écriture avec des jeunes publics volontairement centrés sur la mémoire des luttes de l’immigration, notamment la manifestation du 17 octobre 1961 dont la revue s’était faite l’écho. Nous venions de boucler un entretien pour la prochaine exposition portant sur l’histoire du cinéma français et de l’immigration maghrébine que nous publierons en octobre prochain. Sa disponibilité toujours enthousiaste pour accueillir de nouveaux projets va nous manquer.