1ere partie : Paris, deuxième capitale de la Pologne

Tant au XIXeme siècle, quand Varsovie est aux mains des représentants du tsar, qu’un siècle après, lorsque les communistes détiennent le pouvoir, c’est essentiellement à Paris que se regroupent les opposants réfugiés en France.

 

Salle de l'exposition Polonia. Photo Sylvain Gorin © Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Salle de l'exposition Polonia. Photo Sylvain Gorin © Cité nationale de l'histoire de l'immigration

 

La capitale apparaît à leurs yeux comme l’épicentre de la liberté : liberté de s’exprimer, d’écrire, de publier, d’étudier. Y vivre, c’est aussi se trouver au plus près du pouvoir politique, de Louis-Philippe à la Ve République. Près des directions syndicales (CFDT, FO) lors de Solidarnosc, puis de « l’état de guerre ». Leur confiance résiste aux épisodes difficiles. Paris jouit d’une renommée d’autant plus grande qu’au XIXe siècle y résident les principaux défenseurs de la cause polonaise, les penseurs catholiques (Montalembert, Lamennais) d’une part, les libéraux et les républicains (La Fayette, Victor Hugo, Charles Floquet, Jules Favre...) de l’autre. Est-ce pour les mêmes raisons que Paris attire aussi la majorité des Juifs polonais qui choisissent la France comme terre d’asile ? Pas tout à fait, car ils ne comptent guère sur des appuis politiques. Mais l’aura de la ville est renforcée par la présence d’un noyau de coreligionnaires déjà en place et prêts à les accueillir.

Un réseau d’institutions polonaises à Paris

 

Annonce d’un bal organisé pour les Polonais indigents à Paris, 1847 © Société historique et littéraire polonaise / Bibliothèque polonaise de Paris

Annonce d’un bal organisé pour les Polonais indigents à Paris, 1847 © Société historique et littéraire polonaise / Bibliothèque polonaise de Paris

Sans l’échec, en 1831, de l’insurrection contre l’autorité tsariste, on n’aurait jamais vu une telle implantation sur les bords de la Seine. Les membres parisiens de la Grande Emigration, peu nombreux mais actifs, reconstituent méthodiquement les institutions religieuses, politiques et culturelles d’un pays libre. La plupart d’entre elles fonctionnent encore aujourd’hui, démontrant une exceptionnelle longévité.

 

La Mission catholique et l’église de l’Assomption

Le siège de la Mission, 263 bis rue Saint-Honoré (1er arr.) jouxte l’église de l’Assomption, confiée aux Polonais en 1844 par Monseigneur Affre, archevêque de Paris. Elle portait déjà ce nom, parce que construite au XVIIe siècle pour un couvent des Filles de l’Assomption. La Mission, dont l’origine remonte à 1836, fut gérée par douze recteurs successifs. L’actuel titulaire fut nommé par le cardinal Glemp, archevêque de Varsovie. Car la Mission dépend des autorités religieuses polonaises. A l’église de l’Assomption, on célèbre les fêtes nationales polonaises, le 3 mai et le 11 novembre, les obsèques de membres éminents du milieu polonais parisien. Les fidèles assistent nombreux aux messes dominicales dites dans leur langue d’origine.

La Société Historique et Littéraire Polonaise et la Bibliothèque Polonaise de Paris

Abritées l’une et l’autre au cœur de l’Ile Saint-Louis, 6 quai d’Orléans (4e arr.), depuis le milieu du XIXe siècle, elles ont rassemblé une masse considérable de livres, de brochures, de journaux, de manuscrits, de cartes et d’objets d’art, afin de préserver la mémoire de la patrie opprimée. Elles constituèrent un pôle d’opposition au tsar, à l’occupant nazi, puis au pouvoir communiste en Pologne. La Société Historique et Littéraire Polonaise (SHLP), reconnue d’utilité publique par un décret de Napoléon III, possède aujourd’hui le statut d’association française (loi 1901). Elle a récemment renoué des liens institutionnels, interrompus depuis 1945, avec l’Académie polonaise des Sciences et des Lettres de Cracovie (PAU).

L’école des Batignolles

 

L'école des Batignolles © Ancienne collection de l'Ecole normale des Batignolles

La cour de l'Ecole polonaise, installée boulevard des Batignolles de 1844 à 1874. Lithographie de Julian Mackiewicz, d'après Etienne David, 1859 © Ancienne collection de l'Ecole normale des Batignolles

Destinée à instruire les jeunes Polonais de bonne famille dans l’amour de leur patrie, elle naquit modestement en 1842 à Châtillon-sous-Bagneux et s’installa deux ans plus tard à Paris même, au 5 boulevard des Batignolles (17e arr.), d’où son nom. En 1872, la municipalité parisienne racheta l’édifice et l’école polonaise, sans quitter le quartier, se réinstalla 13-15 rue Lamandé. A son apogée, en 1860, elle accueillait 300 élèves, tous des garçons, encadrés par 36 professeurs. Malgré des avatars successifs, elle a survécu, rattachée aux autorités de la République de Pologne. Des enfants d’expatriés, scolarisés dans des établissements français, viennent le mercredi et le samedi y suivre des cours en langue polonaise.

 

Le cimetière de Montmorency

Depuis les années 1840, le cimetière des Champeaux à Montmorency est devenu le lieu de repos des Polonais les plus héroïques, décédés dans la capitale ou ses alentours. Située à une quinzaine de kilomètres au nord de Paris, Montmorency doit cette particularité à deux vétérans de la Grande Armée qui y séjournaient et, à leur mort, y furent enterrés : Julian Ursyn-Niemcewicz et Karol Kniaziewicz. Depuis, nombre d’autres ont suivi et aujourd’hui on compte plus de 500 sépultures, parmi lesquelles celles du poète Cyprian Norwid et du chef de la résistance POWN Aleksander Kawalkowski. Tous les ans au printemps, des Polonais de la région parisienne se rendent en pèlerinage à Montmorency. En 2010, s’est tenue la 167e cérémonie.

Paris, foyer politique et culturel de la Grande Emigration

Le prince Adam Jerzy Czartoryski, chef du gouvernement insurrectionnel polonais en 1831, quitte son pays après l’écrasement du mouvement par l’armée russe et la répression qui se déchaîne. En exil, il tente d’intéresser à sa cause le pouvoir britannique, puis Louis-Philippe roi des Français. Dans l’attente d’une aide militaire qui ne viendra pas, il reconstitue à Paris, sinon un véritable gouvernement, du moins une cour qui fait de lui une sorte de souverain sans couronne.

L’hôtel Lambert

Son achat récent par l’émir du Qatar et les projets grandioses de transformation ont remis cet hôtel particulier au cœur de l’actualité. Mais on omet trop souvent l’épisode polonais. L’hôtel Lambert a appartenu à la famille Czartoryski pendant près d’un siècle et demi, de 1843 à 1975. Situé à la pointe de l’Ile Saint-Louis, il date du siècle de Louis XIV. Rénové à grands frais par les Czartoryski, il brille de mille feux avec ses salons, sa galerie d’Hercule, son jardin suspendu. Le prince Adam et son épouse y accueillent la fine fleur de la société polonaise de Paris au cours de nombreuses réceptions où sont conviés poètes, écrivains, banquiers, personnalités politiques et musiciens, parmi lesquels Chopin.

Frédéric Chopin (1810-1849)

 

Frédéric Chopin (Zelazowa Wola, 1810 - Paris, 1849), pianiste et compositeur polonais © akg images

Frédéric Chopin © akg images

Dans sa courte existence, le compositeur a vécu vingt ans en Pologne, principalement à Varsovie, puis près de dix-neuf ans en France, surtout à Paris. Il semble qu’il ait obtenu un passeport français pour se rendre à Majorque. Mais son âme resta celle d’un exilé, d’un patriote polonais exalté. Son œuvre traduit ses souffrances physiques (la tuberculose qui le ronge), morales (le sort de la Pologne, ses déceptions amoureuses) et trouve ses sources dans le folklore polonais, plus perceptible à l’écoute des mazurkas, mais présent dans l’ensemble de ses pièces pour piano. Pourtant Frédéric ne s’est pas enfermé dans le milieu immigré. Il fréquente des écrivains, des compositeurs et des peintres français. C’est Delacroix qui a réalisé le plus célèbre de ses portraits.

 

Adam Mickiewicz (1798-1855)

Aussi célèbre en Pologne que Dante, Goethe ou Victor Hugo dans leurs pays respectifs, Mickiewicz arrive à Paris en 1832. Accueilli en héros chez le prince Czartoryski, tant sont grandes sa renommée littéraire et son ardeur patriotique, il compose en polonais et publie chez un éditeur parisien son oeuvre poétique majeure, Pan Tadeusz (1834), achève Les Aïeux. Ayant obtenu une chaire au Collège de France, il y donne en français des cours publiés plus tard sous le titre Les Slaves, dans lesquels il développe sa théorie du messianisme. Partisan de la révolution de 1848, il dirige le journal La Tribune des peuples. Antoine Bourdelle recevra commande d’un monument à sa gloire, sculpture inaugurée place de l’Alma en 1927, puis déplacée sur le Cours la Reine.

Paris, capitale culturelle et politique de la Polonia après 1945

Les conditions diffèrent de celles du XIXe siècle. La Pologne existe en tant qu’Etat, mais le régime communiste qui y règne ne convient pas à tous, notamment aux intellectuels, privés de liberté d’expression. La guerre terminée, certains ne rentrent pas au pays, d’autres émigrent à leur tour. La France, qui a tendance à oublier le sort des Européens vivant au-delà du rideau de fer, retrouve sa vieille passion polonophile lors des événements de Solidarnosc.

Le cercle de Kultura

 

Couverture d’un numéro de la revue Kultura, 1980 © Cité nationale de l’histoire de l’immigration

Couverture d’un numéro de la revue Kultura, 1980 © Cité nationale de l’histoire de l’immigration

Plus connu sous ce nom que sous celui d’Institut Littéraire, le cercle de Maisons-Laffitte a joué pendant plus d’un demi siècle un rôle exceptionnel dans l’histoire de la pensée polonaise. Il est né en 1946 de l’initiative de Jerzy Giedroyc (1906-2000), soutenu par une petite équipe, compétente et soudée, dont Józef Czapski à la fois peintre et écrivain. L’Institut Littéraire se distingue des milieux polonais de Londres par une vision novatrice de l’avenir de la Pologne au sein de l’ensemble européen. Il édite la revue mensuelle Kultura (636 numéros de 1948 à 2000), publie des ouvrages d’auteurs polonais en exil (Gombrowicz, Milosz...), traduit en polonais des romanciers français (Camus), britanniques (Orwell) et, jusqu’en 1989, les fait parvenir clandestinement en Pologne, en format réduit.

 

Solidarnosc en France

 

Salle de l'exposition Polonia © Cité nationale de l'histroire de l'immigration

Salle de l'exposition Polonia © Cité nationale de l'histroire de l'immigration

Les quinze à seize mois d’existence légale du syndicat indépendant Solidarnosc, entre le 30 août 1980 et le 12 décembre 1981, puis l’état de guerre proclamé en Pologne par le général Jaruzelski, provoquent en France un enthousiasme comparable aux sentiments passionnés qui avaient accompagné l’insurrection de 1830. Les milieux catholiques, les syndicalistes CFDT, Force Ouvrière en tête, des citoyens Français se mobilisent pour envoyer de l’aide matérielle.Les autorités reçoivent Lech Walesa avec honneur. Pourtant, cela ne se traduit pas par une vague d’arrivées comparable à la Grande Emigration.

 

Des Polonais menacés choisissent de venir vivre en France, mais ils le font de façon individuelle, sans perspective de reconstitution d’une diaspora.

Les Juifs polonais à Paris

 

Lampe de Hanukkah en argent, modèle courant en Galicie à la fin du XIXe siècle, remise au Consistoire israélite de Moselle. © Musée de la Cour d'or / Metz Métropole, Dépot du Consistoire Israélite de Moselle.

Lampe de Hanukkah en argent, modèle courant en Galicie à la fin du XIXe siècle, remise au Consistoire israélite de Moselle. © Musée de la Cour d'or / Metz Métropole, Dépot du Consistoire Israélite de Moselle.

Avant 1940, les Juifs originaires de Pologne représentent la moitié de tous les Juifs d’Europe centrale vivant dans la capitale. Ils sont arrivés à partir de 1881, mais surtout pendant l’entre-deux-guerres et ont choisi Paris plus qu’aucune autre ville française. Regroupés dans des quartiers comme le Marais, les alentours de la gare de l’Est, la rue de Belleville et dans des communes mitoyennes telle Montreuil, ils exercent souvent des métiers d’aiguille :confection, cordonnerie, maroquinerie, tapisserie, et parviennent parfois à ouvrir boutique. Isolés de leurs coreligionnaires français au point de faire construire une synagogue à eux seuls destinée, celle de la rue Pavée, ils s’émancipent peu à peu des traditions. Très francophiles, ils sont nombreux à demander leur naturalisation et à procéder à une déclaration acquisitive de la nationalité française pour leurs enfants nés en France. Ce seront eux les principales victimes de la Shoah qui marque la fin d’une culture particulière, celle du Yiddishland.
 

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