Arezki Métref, Mes cousins des Amériques

Alger, Koukou éd., 2017, 215 pages


Par
Mustapha Harzoune Journaliste.
Rubrique
Chronique livres

À l’occasion de deux séjours en Amérique du Nord – à l’été 2015, en Californie et dans le Nevada puis, en 2016 à Montréal –, Arezki Métref, journaliste et écrivain algérien, note ses expériences, conversations et impressions de voyage. Depuis les années 1990, Métref a rejoint cette diaspora algérienne disséminée désormais « aux quatre coins » de la ronde planète, lui à Paris, quand ses « cousins » s’enracinent dans le nouveau monde. De la colonisation à la mondialisation, l’algérien cultive à son tour le don d’ubiquité et peut-être une façon bien à lui de faire son trou.

Il ne s’agit pas d’essentialiser ce qui ne peut l’être, mais de picorer dans ces « détails insipides, événements insignifiants » quelques traits partagés par des membres de cette grande famille qui, nolens volens, ont dû s’esbigner de leur si jeune et déjà si vieux bled. Macronistes avant l’heure, les Algériens semblent maîtres dans l’art de cultiver le « en même temps » : fiers et en même temps déçus, heureux et en même temps malheureux, généreux et hospitaliers comme nuls autres et en même temps sourcilleux et susceptibles comme pas deux, solaires et en même temps nostalgiques, déjà d’ici et en même temps, encore et toujours, un peu là-bas, rassemblés et en même temps divisés…

Pour la plupart, ces « cousins » ont débarqué dans les années 1990 ; histoire parfois d’éviter les frilosités de l’hospitalité française ou attirés par le rêve américain. Ce rêve ne baigne pas dans un romantisme de mauvais aloi car, « en tant qu’algérien » pour paraphraser Hannah Arendt, difficile d’oublier ces autres « cousins », les peuples autochtones eux aussi victimes de la colonisation, ou les figures de la contestation (Angela Davis ou Mohamed Ali) et de la contre-culture (Bob Dylan) qui ont accompagné la formation d’une partie de la jeunesse algérienne et singulièrement celle de l’auteur. D’ailleurs, Métref glisse, comme en miroir, quelques éléments de sa « matrice volatile », la carte et les recompositions de son imaginaire américain, la géographie de son monde intérieure. La littérature y occupe une bonne place.

Le ton est enjoué, le texte à l’image des escapades file au pas de course, la langue, littéraire en diable, et la formule tangue entre poésie et journalisme. Souvent, flotte le parfum de la nostalgie, nostalgie non pas seulement de ce qui a été, mais de ce qui aurait pu advenir. C’est peut-être pour cela que tout est objet de comparaison avec la lointaine et proche Algérie. Le regard est attentifs aux exilés du monde entier jusqu’à traquer l’ombre de Piaf au Carnegie Hall (qui n’était pas d’origine algérienne mais marocaine). En matière d’exil, il s’agit toujours de la même histoire, tenter de transformer « le déracinement et une forme de nostalgie en combustible pour se faire un nouveau départ ». De ce point de vue, algérien n’est pas que l’anagramme de galérien. Loin de son Ithaque algérienne, Ulysse commence par « bricoler » ; depuis son breakfast kabylo-québécois où les thighrifine (crêpes aux mille trous) sont arrosées de sirop d’érable jusqu’à parler « indifféremment et parfois dans la même phrase, le kabyle, le dardja, le français avec ou sans l’accent kabyle et québécois, l’anglais », inventant une savoureuse novlangue. Ainsi, pour dire les raisons du départ : « il n’y a pas que les conditions matérielles dit Amine. C’est qu’en Algérie, makache the hope (no future). » On bricole, et on s’installe ! À l’instar des 300 Algériens de la Silicon Valley (« c’est la première fois depuis des années que je rencontre des Algériens vraiment bien dans leur peau ») ou de cette tripotée de professeurs, journalistes, scientifiques, responsables associatifs rencontrés.

Et pourtant, au Québec, l’image des Algériens se détériore. « Le voile pour les femmes et la barbe canonique pour les hommes concourent à produire ce qu’un observateur appelle, peut-être un peu hâtivement, la “daeshisation du look”. » Notamment du côté de la rue Jean-Talon, « la Bab el Oued ou le Barbès de Montréal », le très officiel « Petit Maghreb » : « Cet espace qui devait mutualiser nos efforts pour donner de nous-mêmes une image positive, socialement et économiquement dynamique, n’a-t-il pas au contraire mutualisé nos défauts ? » À méditer.

Article issu de

Persona grata

Expériences migratoires et territoires

N°1323 octobre-décembre 2018