Atlantique

Film de Mati Diop (France, 2019)


Par
Mouloud Mimoun Journaliste Cinéma.
Rubrique
Champs libres : films

Atlantique – qui a conquis le prestigieux Grand Prix du Festival de Cannes 2019 – est le prolongement du premier court-métrage Atlantiques réalisé en 2009 par Mati Diop, 27 ans, fille du célèbre musicien Wasis Diop et nièce de Djibril Diop Manbéty, auteur du fameux Touki Bouki (1973) et disparu en 1998.

Dans ce court, Mati Diop met en scène Serigne, un jeune homme qui raconte à ses amis sa traversée en mer. « C’est l’époqueBarcelone ou la mort” », nous dit la réalisatrice, « où des milliers de jeunes quittent les côtes sénégalaises pour un avenir meilleur en tentant de rejoindre l’Espagne. Beaucoup ont péri en mer. En 2012, quelques mois après le Printemps arabe, des émeutes secouent Dakar, un soulèvement citoyen advient au Sénégal, propulsé par le mouvement “Y’en a marre”. La plupart des jeunes sénégalais veulent en finir avec Abdoulaye Wade et imposent sa démission. Ce réveil citoyen m’a marquée car, symboliquement, il nous rappelait que la jeunesse sénégalaise n’avait pas entièrement disparue… “Y’en a marre” tournait la page sombre de “Barcelone ou la mort”. Pour moi, quelque part, il n’y avait pas les morts en mer d’un côté et les jeunes en marche de l’autre. Les vivants portaient en eux les disparus, qui en partant avaient emporté quelque chose de nous avec eux. Il s’agissait d’une seule et même histoire collective. C’est ce que j’ai voulu exprimer dans Atlantique. »

Avec le concours d’Olivier Demangel à l’écriture, Atlantique va voir le jour sous la forme d’un scénario qui relève la gageure d’entremêler chronique sociale, poésie, onirisme et fantastique, selon une démarche cinématographique dans laquelle la forme est aussi, sinon plus, importante que le fond.

La séquence d’ouverture d’Atlantique met en scène de jeunes ouvriers sénégalais sous-payés – ou pas du tout – pour leur travail sur une tour gigantesque et futuriste située face à l’océan. Cette tour exprime comme une sorte d’injure à la misère sociale dans laquelle baignent les habitants de Thiaroye, quartier populaire en périphérie de Dakar où furent exécutés des tirailleurs sénégalais en 1944 qui (déjà !) réclamaient leur solde non payée. Sembène Ousmane, la grande figure du 7e art sénégalais, en a tiré un film admirable à la fin des années 1980. Ils décident d’embarquer pour Gibraltar à bord d’une pirogue, convaincus qu’ils vont trouver une vie meilleure. Bien sûr, ils disparaîtront en mer et reviendront vers le monde des vivants par le truchement des djinns. L’intelligence des auteurs est d’avoir déplacé l’intérêt du film non vers l’émigration, mais vers ceux qui sont restés, majoritairement les femmes, parmi lesquels la jeune Ada (étonnante Mama Sané) promise par sa famille à un homme riche, ce à quoi elle se refuse, d’autant que son amoureux, Souleiman (Ibrahima Traoré), était à bord de la pirogue chavirée. La jeune Ada avait rendez-vous avec Souleiman le soir même où il disparaît en mer. Envahie par le chagrin, la jeune fille se résout malgré tout au mariage arrangé, la pression familiale étant la plus forte. Pendant les préparatifs de la fête, Ada est comme dans un état second. Un incendie va se déclarer dans la maison emportant dans les flammes le lit nuptial auquel Ada était promise. Dès lors, des phénomènes étranges vont se produire, une fièvre mystérieuse frappe toutes les amies de notre héroïne, et même le policier chargé de l’enquête n’y échappe pas. La dimension fantastique du propos s’impose désormais, flirtant même avec l’onirisme qui habille ce jeune couple aux allures de Roméo et Juliette.

Alors même qu’elle est native de Paris et que Mati Diop n’a connu le Sénégal qu’au cours des vacances scolaires, on est confondu par la justesse avec laquelle la réalisatrice a rendu compte d’un pays, de ses problématiques sociales et de ses croyances.

L’autre point fort d’Atlantique, c’est que cette justesse résonne dans l’adéquation parfaite entre le récit et les comédiens qui l’incarnent. Notamment Mama Sané, rencontrée dans la rue et convaincue d’interpréter le rôle d’Ada par une Mati Diop qui a su trouver les arguments non seulement pour emporter l’adhésion de cette non professionnelle, mais également celle de la famille au départ réticente, qui donnera son accord suite à l’intervention d’un ami du frère de Mama Sané féru de 7e art.

Il y avait très longtemps qu’une œuvre produite sur le continent africain ne nous avait pas révélés tout à la fois le talent d’une jeune réalisatrice et la connaissance pointue d’une société africaine en butte aux effets de la mondialisation sauvage.

Article issu de

Les réfugiés dans l'impasse

Refuge, portfolio de Bruno Fert

N°1328 janvier-mars 2020