Babels, La mort aux frontières de l’Europe

Lyon, Le Passager clandestin, coll. « Bibliothèque des frontières », 2017, 160 pages, 10 €


Rubrique
Chronique livres

La collection " Bibliothèque des frontières " publie les travaux du programme de recherche de l’EHESS Babels sur les questions liées aux migrations contemporaine, qui réunit une quarantaine de chercheurs en Europe sous la direction scientifique de l’anthropologue Michel Agier, assisté de Stefan Le Courant. Des rencontres mensuelles " Babels, l’atelier public des villes-frontières " accueillent cette recherche collaborative et ont permis l’écriture de 7 titres de cette collection aux éditions Le Passager clandestin. La revue publie dans ce numéro des chroniques sur les quatre premiers titres de cette collection.

Dans ce premier ouvrage de la collection, Carolina Kobelinsky et Stefan Le Courant, coordinateurs de l’ouvrage, proposent une anthropologie politique de la violence aux frontières de l’Europe. Certaines îles méditerranéennes semblent cristalliser à elles seules toute la puissance mortifère de nos frontières : Lampedusa en Italie, Lesbos en Grèce, Tenerife en Espagne. Mais, au-delà de ces lieux-symboles et de leurs événements tragiques, ce phénomène structurel ne cesse de s’aggraver : entre 1996 et 2016, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) estime à 40 000 le nombre de migrants morts ou disparus aux portes de l’Europe. Malgré l’urgence de la situation, aucun dispositif officiel de statistique n’est dédié à ces disparus au niveau européen – un vide que comblent difficilement les estimations des associations. Construire une comptabilisation de la mort aux frontières constitue pourtant un enjeu politique majeur, pour rendre visible non plus des faits divers isolés, mais la persistance d’un problème public global. Sans idéaliser leur usage, les auteurs insistent ainsi sur la nécessité d’avoir recourt aux chiffres pour déconstruire les discours métaphoriques où les migrants sont des « flux », des « vagues » – en bref, des spectres toujours menaçants car surnuméraires et insaisissables. Chiffrer pour faire exister le phénomène, et pour dépassionner le débat – mais, au-delà des statistiques, d’autres formes de résistances se dessinent pour que ces morts ne sombrent pas dans l’oubli. L’identification des corps d’abord, processus laborieux et qui n’aboutit que rarement : en l’absence de système d’information centralisé, les réseaux associatifs mettent en œuvre des enquêtes rudimentaires afin de retrouver les noms et, dans les meilleurs des cas, avertir les proches. La résistance se fait aussi symbolique, entre commémoration et activisme : proches, artistes, militants multiplient les hommages pour refuser de banaliser l’inacceptable. Pour les survivants, résister passe également par la prise de parole, pour faire entendre sa voix – parfois jusqu’au tribunal - pour mettre en accusation ceux qui, au regard du droit maritime, étaient dans l’obligation de leur porter secours. Des témoignages individuels aux extraits de pièces de théâtre de collectifs de migrants, les récits rassemblés par les auteurs sidèrent, autant par leur violence inouïe que par l’acuité du regard de ceux qui portent ces vécus. Si les politiques actuelles de « sécurisation » des frontières affichent l’objectif de décourager les candidats à la migration, les auteurs objectent que leur seule conséquence quantifiable est de rendre toujours plus meurtrière la route vers l’Europe. Quant à l’action humanitaire, qui « sauve les vies en péril », elle ne fait qu’atténuer le volet sécuritaire du durcissement des frontières, sans pouvoir se substituer à une solution intervenant en amont pour préserver ces vies. L’ouvrage s’achève ainsi en posant la lourde question de la responsabilité de ces milliers de morts. Plutôt que de blâmer l’irresponsabilité des migrants qui entreprennent le voyage au péril de leurs vies, plutôt que de jeter la faute sur le cynisme des passeurs – le produit d’un système où les frontières se verrouillent mais où la détermination à l’exil ne faiblit pas –, les auteurs invitent à reconsidérer la responsabilité politique des États au sein de l’Union européenne, afin de repenser en profondeur notre politique des frontières.

Article issu de

Persona grata

Expériences migratoires et territoires

N°1323 octobre-décembre 2018