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Corps étranger de Raja Amari (2016) : de l’exil au désir

Raja Amari (2016) : de l’exil au désir


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

De tout temps les cinéastes femmes ont tenu une part essentielle dans la production tunisienne où elles ont manifesté force, courage et singularité dans le choix de thèmes souvent audacieux. Tel est le cas de Raja Amari, apparue dans le paysage cinématographique en 2002 avec un film, Satin rouge, s’apparentant à un véritable brûlot tant était osée son approche d’un sujet particulièrement tabou au Maghreb : le désir sexuel et la sensualité du corps de la femme. Après des années d’une longue interruption, elle revient derrière la caméra pour son deuxième long-métrage, Corps étranger, tourné en 2016, où elle reste fidèle aux thèmes du corps et du désir mais en les inscrivant cette fois dans la problématique de l’immigration en France.

Écoutons la jeune réalisatrice quant à la genèse de son sujet qui entremêle l’intime (la naissance et la circulation du désir chez les êtres humains) et l’universel (la condition des immigrés, qu’elle aborde pour la première fois) : « Il y a longtemps que je souhaitais faire un film sur l’immigration. Je voulais un scénario fort qui sorte des sentiers battus. J’ai réalisé que, sous peine de misère durable et d’asphyxie, quelqu’un qui émigre est tenu de se lancer à la conquête géographique et sociale du pays où il s’installe. J’ai alors eu l’idée de mettre au centre de mon film un clandestin placé comme ses semblables dans cette situation d’être contraint à une “implantation” territoriale (obtention de papiers, quête d’un travail, recherche d’amis, etc.) mais qui, parallèlement, choisirait en toute liberté d’aller à la découverte d’autres contrées jusque-là inconnues de lui, qui sont celles de la sensualité, du désir et des pulsions sexuelles. Après des années de maturation, le personnage de Samia s’est imposé. »

Samia (étonnante Sara Hanachi) échoue comme beaucoup de clandestins sur les rivages de la côte française en provenance de sa Tunisie natale. Hantée par l’idée d’être rattrapée par un frère radicalisé qu’elle a dénoncé – et qui n’apparaîtra jamais à l’écran –, elle trouve d’abord refuge chez Imed (le toujours bon Salim Kechiouche), une connaissance de son village qui travaille au noir dans un bar, avant de rencontrer Leïla (sensuelle et cérébrale Hian Abbas), qui va l’employer à son domicile. Dès lors, entre ces trois personnages d’une grande épaisseur psychologique, le désir et la peur vont exacerber les tensions…

Imed, réfugié en France depuis seulement quelques années, va vouloir aider Samia, mais également contrôler sa vie et lui faire sentir son désir physique. De son côté, Leïla est une femme intégrée depuis longtemps, et non seulement elle offre un travail à Samia mais elle va également l’éveiller à la découverte de son corps…

Une partie du film a été tourné en Tunisie (y compris les intérieurs censés se situer en France) dans la ville de Bizerte, ville d’enfance de la réalisatrice. À noter la qualité des images aquatiques du début et de la fin du film, où Samia se débat sous l’eau après le chavirement de l’embarcation, et celles de l’échouage sur la plage. Pour les séquences urbaines en France, Raja Amari a choisi la ville de Lyon, éminemment cinématographique, où se côtoient une bourgeoisie aisée et une population multi-ethnique de condition plus modeste. L’enchaînement des scènes se révèle d’une grande fluidité et d’une grande maîtrise. Adossée à un scénario aussi riche que fouillé, la cinéaste développe une dramaturgie remarquable qui met en exergue la complexité des trois personnages d’immigrés dont la relation entre eux intègre à merveille la circulation du désir.

Sur cette complexité, Raja Amari s’interroge : « De quoi sont faits les hommes et les femmes ? Comment fonctionnent-ils dans l’intimité ? Qu’est-ce que tisse leurs désirs et leurs rejets ? Qu’est-ce qui les attire les uns vers les autres ? Qu’est-ce que les éloigne ? Je ne donne pas de réponse évidemment mais je montre des pistes… »

Corps étranger aborde de nombreux sujets, l’immigration, l’intégration et le désir, mais aussi le rejet, le radicalisme islamiste et la trahison, manifestant au passage une certaine portée politique dont la réalisatrice avait certainement l’intention dès le départ dans son écriture, car le personnage de Samia, certes apeurée, pense tout le temps à ce frère radicalisé, ce qui constitue de fait l’arrière-plan politique du film.

Hiam Abass, qui incarne avec brio Leïla, n’est pas sans rappeler l’interprétation de son personnage de Satin rouge où elle révéla toute sa sensualité lors des danses orientales auxquelles elle s’adonnait dans un cabaret. Et Corps étranger souligne, au niveau de la direction d’acteurs, combien la complicité entre la cinéaste et son interprète féminine de prédilection est grande.

Avec ce second film d’une forte densité, Raja Amari s’inscrit désormais parmi les cinéastes féminines du Maghreb de grand talent.

Article issu de

Femmes engagées

Portfolio : les femmes dans les collections du Musée

N°1331 octobre-décembre 2020


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