Derwisha

Documentaire de création, France, 2018, de Leila Beratto et Camille Millerand


Par
Mouloud Mimoun Journaliste.
Rubrique
Chronique cinéma

Rares sont les œuvres documentaires et même les reportages qui se saisissent de la réalité de ces migrants de « l’entre-deux »… Sur le chemin de l’exil, leurs parcours se sont interrompus sur le continent africain, plutôt au Nord, et ils vivotent dans des quartiers désaffectés d’Alger ou de Tanger, avec l’espoir vissé au corps qu’ils pourront un jour franchir la Méditerranée et rejoindre le fameux Eldorado européen. Derwisha est un de ces quartiers d’Alger, toujours en chantier, et Michelle, Rodrigue et Fabrice y séjournent, certains depuis plusieurs années…

Leïla Beratto est journaliste et réalisatrice en poste à Alger depuis 2012 pour le compte de RFI (Radio France Internationale) et d’autres médias. Elle a pour credo les sujets liés au travail et aux migrations. Elle travaille en duo avec Camille Millerand, photographe indépendant depuis 2007, qui collabore régulièrement avec la presse française, entre autres Le Monde, Jeune Afrique ou Télérama. Leur méthode est simple et pertinente. Ils se sont immergés tous les deux avec leur caméra dans ce maelström de Derwisha pour mieux sentir et ressentir le vécu parfois chaotique des résidents venus du Cameroun, de Guinée ou de Côte d’Ivoire. Ce ressenti est en fait celui de l’enfermement, d’un huis clos, dans lequel la bâtisse brinquebalante sans toit a été rebaptisée « Guantanamo » pour son côté prison … L’enfermement physique est très perceptible, d’autant que le travail à l’extérieur est proche du néant et les ressources matérielles forcément réduites.

Ce qui a intéressé notre duo de réalisateurs, c’est le vécu au quotidien et les tâches qui s’y rattachent. Comment occupent-ils leurs journées ? Des femmes lavent le linge, des hommes discutent du match de foot, les enfants courent et vont d’une personne à l’autre… Fabrice, lui, est pendu à son portable en conversation continue avec ses enfants qui sont en France, parlant bien sûr d’argent, un argent qui reste au stade de la promesse. Michelle, elle, est scotchée devant la télé, attendant le retour d’un mari qui, lui, a pu trouver un boulot sur un chantier. Quant à Rodrigue, il s’échine à gagner sa vie honnêtement et enchaîne les histoires de cœur…

La vie à Derwisha est rythmée par les actes du quotidien et les rêves et les espoirs qui habitent chacun d’eux. D’autant qu’une expulsion les menace désormais… Que faire ? Rester et résister ? Faut-il partir et avancer ? Pourra-t-on quitter l’Algérie et atteindre l’Eldorado ? Autant d’interrogations qui ne cessent de les tarauder et d’alimenter leurs conversations et leurs échanges. Les portables et les vidéos deviennent des instruments vitaux pour communiquer avec les familles à l’extérieur dont certaines espèrent un envoi d’argent. Ils sont quarante : femmes, hommes et enfants dans cet espace précaire dont la pérennité leur est aujourd’hui contestée… Jusqu’à l’électricité qui leur est régulièrement coupée.

Leïla et Camille, nos deux co-réalisateurs, ont choisi une forme inédite d’écriture documentaire. Il n’y a pas ici de chronologie avec un début, un milieu et une fin. Ils ont su trouver une démarche originale qui interpelle le spectateur sur les questions fondamentales de nos sociétés à travers le mode de vie, ou de survie, des personnages rencontrés dans le film. On remarquera qu’à aucun moment le sujet proprement algérien n’est abordé, les autorités ne sont guère sollicitées, l’important et l’essentiel demeurant ces êtres coincés dans un huis clos étouffant, et qui continuent, malgré les aléas, d’entretenir l’espoir du départ vers l’ailleurs, car pour tous il n’y aura pas de retour en arrière.

Article issu de

Persona grata

Expériences migratoires et territoires

N°1323 octobre-décembre 2018


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