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« Est-il trop tard pour l’effondrement ? Déplacements littéraires africains »

Revue Multitudes, n° 76, éd. Association Multitudes, 2019, 214 pages, 15 €


Par
Mustapha Harzoune Journaliste.
Rubrique
Champs libres : livres

Le numéro 76 de la revue Multitudes propose en guise de « Mineure » un dossier consacré aux « déplacements littéraires africains » composé d’une nouvelle intitulée « sans histoire/s » de Sylvie Kandé, suivie de quatre entretiens avec Sylvie Kandé, Gauz, Mohamed Mbougar Sarr et Hakim Bah. C’est Elara Bertho qui, avec « Écrire de l’autre rive : fictions politiques pour dire la traversée », invite le lecteur à découvrir la vitalité et les enjeux portés par cette (ces ?) littérature africaine de langue française, devenue « langue monde » (Achille Mbembe et Alain Mabanckou).

Les coutures des cadres nationaux craquent de partout : appartenances nationales – « les papiers, on pouvait faire sans, tant qu’on était fils du lieu en langue et en esprits » écrit Sylvie Kandé –, références et paradigmes identitaires, chevauchement et sédimentation des cultures, mondialisation des histoires nationales, guinguette planétaire des gamètes, frontières et créolisation et, bien sûr, renouvellement des imaginaires et des horizons par l’action des littératures et des langues… Ces cadres, trop étroits, des nations et des vieilles définitions ne permettent plus de comprendre le monde, les relations des uns et des autres au monde, les relations des uns aux autres. Ces bouleversements peuvent inquiéter, affoler, comme à l’approche d’un virage trop glissant ou trop serré. Il en est qui refusent d’anticiper les nécessaires transformations et filent tout droit. Dans le mur. Ils préfèrent la sortie de route plutôt que de poursuivre plus avant et, apparent paradoxe, de continuer à s’inscrire dans les lacets d’une même trajectoire.

Que dit la littérature africaine (puisqu’il faut la localiser, même improprement) de langue française sur les migrations ? Tout d’abord, elle renouvelle les angles et les perspectives, enrichit, innove, dynamise propos et formes. À l’unilatéralisme, elle substitue souvent un chant choral, une polyphonie du (re)sentir et du dire pour traduire la « réciprocité » et la « multiplicité » des êtres. Cette dimension y est centrale. Pas seulement pour une question d’éthique, mais aussi pour saisir la complexité et l’universalité de ces phénomènes avant tout humains. Elle traduit « cette sorte d’égalité devant notre condition » dit Mohamed Mbougar Sarr – ce que les catégories statistiques, les « mots malades » des « imaginations malades » (Charles-Louis Philippe), les propos de tribunes, les pensées obsidionales conduisent à oublier, à masquer, à rejeter : « la féline aurore dissimulait ses griffes » écrit Sylvie Kandé.

Cette littérature est « une petite machine de guerre » (Elara Bertho). Une machine qui embarque son lecteur dans cette lumineuse aventure consistant à (ré)inventer des langues et des mots, des utopies nouvelles. Il est là, ce lecteur, installé dans d’autres vies, projeté dans le tourbillon du décentrement, témoin de l’écriture subversive de contre-histoires ou, comme le dit Gauz, dans des accents taoïstes, « une autre histoire de l’Histoire » : « Ce n’est pas le plus fort qui s’impose mais le plus souple qui trouve la voie et la voix. » Et ce lecteur participe de cette traduction du monde, de ses tectoniques des mots et des êtres, pour mieux relier, se mieux comprendre ensemble – ou périr ensemble : « Il faudra faire ensemble ou crever » dit Mohamed Mbougar Sarr. Et Sylvie Kandé écrit : « Mais que savent-ils, ces bien-pensants qui vous médisent, Mori, de la véritable défaite, celles des urnes qui font et défont nos histoires et du vaste amour qu’il faut pour recoudre à patience une vie éventrée ? » Savent-ils seulement que le départ de l’indésirable « appauvrit les parages dont il était l’hôte » ? Comme cet appauvrissement est l’affaire de tous, il faut, écrit Elara Bertho, « attribuer un rôle politique et citoyen à la pensée fictionnelle ».

Article issu de

Les réfugiés dans l'impasse

Refuge, portfolio de Bruno Fert

N°1328 janvier-mars 2020


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