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Les frontières, comme chacun sait, ne sont pas seulement des délimitations géographiques construites historiquement et politiquement pour distinguer l’“intérieur” ou le pays du reste du monde. Elles résultent aussi d’un jeu de découpages qui se vérifie dans le domaine de l’action publique, comme on le voit avec la politique de la ville et tous ses tracés de quartiers dits “sensibles” ou de territoires. Ces tracés administratifs, dont on ne cesse d’interroger les fondements politiques et sociologiques, contribuent à forger ou à conforter les segmentations que chacun porte en lui. Ces mises à distance sont régulièrement questionnées dans les sciences sociales, autant pour en comprendre la construction que les effets sociaux. Plusieurs publications récentes se consacrent, au moins en partie, sous divers angles, à ces jeux de délimitation et à leur éventuelle évolution. La contribution de Numa Murard et Étienne Tassin sur “La citoyenneté entre les frontières” – dans la revue internationale de recherches et de synthèses en sciences sociales, L’Homme et la société – ouvre ainsi une discussion sur les frontières du “politique et du non politique”, rappelant le processus d’effacement sur lequel repose la citoyenneté : “Le républicanisme français demande au citoyen de renoncer à un certain nombre d’affiliations initiales.” (p. 21) Dans le même numéro de cette revue, consacré à “Citoyenneté, engagements publics et espaces urbains”, d’autres contributeurs étudient la place des sans-papiers, celle de l’urbain dans la définition de l’action politique et sociale ou de l’action culturelle dans les banlieues. Sophie Wahnich s’interroge ainsi sur la démocratie participative lorsqu’elle concerne particulièrement les habitants des “quartiers sensibles”, se penchant sur une manifestation culturelle – L’Art sur la place, à Lyon – pour en éclairer les usages politiques. Comme le dit une participante du défilé de la Biennale de la danse, autre manifestation culturelle lyonnaise du même type : “En venant de la banlieue, c’est se manifester”. Mais c’est sans doute aussi essayer de faire bouger les représentations. D’ailleurs, les participants disent vouloir “subvertir l’identité lyonnaise qui juxtapose des groupes sociaux homogènes et distincts, chacun étant assigné à un lieu” (p. 89). Ce genre de manifestation illustre les tentatives de débordement ou de redéfinition des espaces stigmatisés et le souci de concevoir une autre forme de participation à la vie de la cité – ce qui, nécessairement, ne va pas sans ambiguïtés dans l’interprétation ou l’usage politique qui en est fait. C’est dans les mots mêmes que se niche l’expression de la distance sociale : à “banlieues” ou “quartiers”, peut ainsi être plus ou moins implicitement accolé un sentiment d’insécurité ou de peur.

Article issu de

Histoire des immigrations. Panorama régional

Volume I

N°1273 mai-juin 2008