Marie Darrieussecq, La Mer à l'envers

P.O.L., 2019, 368 pages, 18,50 €


Par
Mustapha Harzoune Journaliste.
Rubrique
Champs libres : livres

Une sympathique croisière en Méditerranée. D’autant plus agréable que Rose se baguenaude avec ses deux bambins au frais de sa mère et loin de son époux. La Méditerranée en cabotant, en sauts de puce, en mode trampoline, avec arrêt minute à Barcelone, à Rome, à Athènes… La culture en pause pipi. Vous avez six heures pour visiter l’Acropole.

Et pendant que la classe moyenne se goberge sur le paquebot-usine, d’autres s’entassent sur des pneumatiques, quelques mètres plus bas. Deux faces antithétiques d’un monde que l’on croit commun. Car, quand l’esquif s’en vient heurter le mastodonte, que croyez-vous qu’il arrive ? Rien. Ou pas grand-chose. Un peu d’agitation. Deux ou trois mouvements de charité. Beaucoup de curiosité. Et hop, officiers et équipage s’empressent de rendre invisible ce qui pourrait gâcher la fête. « Cachez-moi ces importuns que je ne saurais voir ! » Et chacun de s’en retourner, à l’exception d’une « compatriote honorable ». N’était le portable de son fils, celui que Rose à donner à Younès, un des repêchés, l’histoire se serait arrêtée là pour notre narratrice itou. « Ce qui s’était passé cette nuit ne faisait pas partie de sa vie. Il fallait reprendre, renouer le fil. » Retour donc à Paris, à ses patients – madame est psychologue –, au projet d’installation à Clèves, son village du Pays basque, retour à ses (futiles ?) soucis de bourgeoise parisienne, « quadragénaire dans un monde en migrations ». Exit « ce moment qui n’a duré qu’une seconde ».

La Mer à l’envers est un récit en trois temps : celui de la rencontre avec les naufragés. Celui de l’indifférence coupable et des hésitations, et enfin le passage à l’acte, le saut dans l’inconnu, la décision de porter secours, de s’engager sans en mesurer les conséquences, les implications, la charge. Sans verser dans l’émotion ni la leçon de morale, Marie Darrieussecq montre que venir en aide à son prochain n’est pas chose spontanée. Les circonstances y sont pour beaucoup. Ici, Rose subtilise donc le portable de son fiston pour le donner à Younès, qui en aura autrement besoin. Tandis que les uns réveillonnent au champagne ou au mojito, les autres sont débarqués en Sicile. Les semaines et les mois passent ; Rose ne répond pas aux appels de Younès. Mais quand la sonnerie du portable retentit, c’est le visage de son fils, Gabriel, qui apparaît sur l’écran. « Il faut qu’elle change ça. Qu’elle écrive Younès, et basta ! » se dit-elle. Mais elle ne décroche pas. Sauf une fois. Par mégarde. Comme une imprudence. Amorçant alors l’engrenage qui la conduira jusqu’à Calais, jusqu’à soigner et loger Younès. Jusqu’à tenter de l’aider pour « passer ».

Le roman progresse sur deux modes, comme sur deux écrans : d’un côté, le quotidien et les pensées d’une femme et d’une famille qui représentent « les derniers membres de la classe moyenne avant l’effondrement de leur monde », de l’autre, celui de Younès, là où « l’histoire se loge tout au fond vers les cales et les machines ». L’envers et l’endroit. On pourrait croire que l’envers est porté par Younès, son périple depuis le Niger jusqu’à Calais, « cet endroit précis où la planète forme un pli. (…) Calais est devenu un signifiant, c’est le nom même de l’obstacle ». On pourrait croire que Rose et les siens incarnent l’endroit. Il suffit de se projeter dans ce quotidien banal, ridicule par bien des aspects, pour comprendre qu’il n’en est rien. Il s’agit bien sûr d’un procédé et Darrieussecq force le trait : d’un côté, l’insipide, le léger ; de l’autre, l’essentiel, la vie ou la mort. Où se trouve l’endroit alors ? Dans l’action de cette « mère qui guérit », par les mains et par les pensées (passons…). Dans l’attention, la solidarité et ce qu’il en émane : émotion, joie, rires, confiance partagée plutôt que peur, repli, ressentiment, mésentente. Solitude. Voilà l’endroit du récit. Sa lumière. Ce qui rend plus fort – et plus heureux – face à la tragédie.

Article issu de

Les réfugiés dans l'impasse

Refuge, portfolio de Bruno Fert

N°1328 janvier-mars 2020


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