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Partir ?

Documentaire de Mary-Noël Niba (France, 2019)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Tandis que médias ou films sur le phénomène des migrants sont focalisés sur le drame des naufragés qui périssent en mer, aucun journaliste, aucun cinéaste ne s’est penché sur le sort de ceux qui, après des années d’exil, ont choisi le chemin du retour dans leur pays d’origine, qu’ils ont quitté un jour la tête pleine de rêves de réussite vers ce qu’ils ont cru être l’Eldorado…

Ce thème du retour, une cinéaste camerounaise, Mary-Noël Niba, a décidé de l’explorer en se mettant dans les pas de ceux qui sont rentrés au Cameroun ou au Sénégal et à qui elle a ouvert son micro pour recueillir leurs témoignages et leurs souvenirs, qu’il s’agisse de leur période d’exil en Europe ou de leur réinsertion au pays, où là aussi la réinstallation peut être problématique.

Après avoir étudié le cinéma à l’Esra de Paris et effectué des études universitaires à Valenciennes et Aix-Marseille, elle tourne de nombreux documentaires et même un long-métrage, Claire ou l’enfant de l’amour. Elle débute sa carrière professionnelle au Cameroun à la CRTV (Radio-Télévision camerounaise) où elle connaîtra une grande popularité grâce à un programme qu’elle a animé des années durant : Le français tel quel, magazine consacré aux spécificités du français parlé au Cameroun. Aujourd’hui, elle est chargée des relations publiques à l’Ambassade du Cameroun à Paris, ce qui l’a bien sûr familiarisée et sensibilisée aux questions de la migration qui l’avaient déjà interpellée quand elle vivait dans son pays natal : « J’y ai réalisé qu’il y avait alors comme une mode, celle de tenter sa chance en Europe. J’ai vu plusieurs des miens, et d’autres encore, partir en exil après avoir fait des économies et des sacrifices. J’ai parfois tenté d’en dissuader certains qui avaient tout vendu pour partir en Occident mais en vain. J’entendais parfois dire dans certaines familles du Cameroun que l’un des leurs était parti, mais on ne savait pas ce qui lui était arrivé car il ne donnait plus de nouvelles. Souvent, la personne avait soit trouvé la mort pendant la traversée, soit elle était bien arrivée en Europe, mais les conditions de vie difficiles ou son état psychologique lui faisaient se couper de sa famille restée au pays. Puis, il y en a quelques-uns qui revenaient en silence. Ils semblaient presque tous atteints psychologiquement. Parmi eux, Stéphane, mon frère adoptif, et Léo, mon cousin. Ils sont revenus après quelques années d’exil et ont été accueillis par les moqueries de leur entourage. Ils avaient honte et se terraient dans le silence. Ils rasaient les murs sous les quolibets des autres qui les traitaient de loosers. Déjà, à cette période-là, j’étais intriguée par le phénomène et je me demandais comment en parler… »

Dès lors, la cinéaste met en route son projet de documentaire en se rendant au Cameroun et au Sénégal pour décourager les candidats à l’exil en leur disant la vérité en amont et en recueillant sur place la parole de ceux qui ont réussi à se réinsérer au pays, regrettant souvent leur exil en Occident.

Le premier témoin est Stéphane, le frère adoptif, qui ferma son entreprise de mécanique pour aller chercher fortune en Europe où il séjournera huit ans avant de revenir au pays déçu par son expérience d’exil. Cheikh, jeune sénégalais, témoigne de ses dix ans en Europe avec une grande amertume et dresse un constat négatif de son expérience : « Le jeu n’en valait pas la chandelle. » Il est heureux de retrouver celle qui l’a élevé, sa grand-mère. Léo, le cousin de la réalisatrice, est revenu au Cameroun, déçu, sans un sou en poche et fera même un burn-out : « Avant, je disais que je préférais être pauvre en Europe plutôt que riche en Afrique. Aujourd’hui, je n’ai plus la même vision… » Boye Gaye, une femme sénégalaise partie en Espagne comme saisonnière pour les vendanges, y a laissé sa santé et toutes ses illusions. Quant à Guy Roméo, c’est le seul à être resté en France, où il a tapé à la porte du rappeur Marc Tyer dont il veut épouser le métier.

Le documentaire Partir ? est remarquablement construit, d’autant que des intervenants se sont ajoutés aux protagonistes pour apporter leur éclairage et leurs analyses. C’est le cas de Calixthe Beyala, célèbre romancière camerounaise (Grand prix du roman de l’Académie française pour Les Honneurs perdus) et qui ne mâche pas ses mots pour dénoncer la vision eurocentriste de l’Occident : « Pendant des siècles, dit-elle, on a fait croire aux Noirs qu’ils avaient des pays pauvres, qu’ils avaient des pays malades, qu’ils avaient des peuples plutôt bêtes, non-développés, sous-instruits, incapables de se manifester dans l’espace-temps en tant que nation… » Aly Tandian, lui, est maître de conférences en sociologie au Sénégal et il s’insurge contre la fuite des cerveaux en Occident qui pénalise fortement et impacte les espoirs de développement du continent africain.

Partir ? est un film pertinent par son sujet, et son traitement occupe une place singulière et originale dans le champ des documentaires qui ont traité l’un des phénomènes majeurs du XXIe siècle, à savoir la question des migrations.

Article issu de

Femmes engagées

Portfolio : les femmes dans les collections du Musée

N°1331 octobre-décembre 2020


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