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The Perfect Candidate

Film de Haifaa Al-Mansour (Allemagne, Arabie saoudite, 2020)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Première femme cinéaste saoudienne, Haifaa Al-Mansour s’est révélée en 2012 avec le superbe Wadjda qui lui a conféré une telle aura internationale qu’elle a été invitée, il y a deux ans, à rejoindre l’Autorité générale pour la culture, un organisme gouvernemental qui s’est transformé ensuite en ministère. Bien qu’installée aux États-Unis où elle vit avec son mari américain et ses deux enfants – elle y a réalisé un film d’époque, Mary Shelley, en 2018 et une comédie romantique pour Netflix –, Haifaa Al-Mansour retourne fréquemment dans son pays natal où vivent encore sa mère et de nombreux membres de sa famille, si bien qu’elle vient de commettre The Perfect Candidate, tourné dans des conditions de liberté qu’elle n’avait pas à l’époque de Wadjda (elle était enfermée dans un van pour y diriger ses comédiens par talkies-walkies). En quelques années, les choses ont bien changé en Arabie saoudite, s’agissant notamment de la condition des femmes qui ont désormais le droit de conduire leur voiture, de voter ou de voyager. Mais le constat pour l’émancipation féminine est loin d’être terminé, comme on le constate dans The Perfect Candidate.

Ce film raconte l’histoire de Maryam (Mila Al Zahrani), médecin dans la clinique d’une petite ville d’Arabie saoudite. Alors qu’elle veut se rendre dans la capitale Riyad pour postuler en qualité de chirurgien dans un grand hôpital, Maryam, qui est célibataire, ne peut prendre son vol, faute d’autorisation paternelle, le père de la jeune fille, chanteur et musicien, étant absent pour cause de tournée. Du coup, suite à un règlement absurde, elle se voit contrainte de se présenter aux élections municipales. Elle relève d’autant plus le défi, malgré les humiliations et les vexations, qu’elle souhaite depuis longtemps faire goudronner l’allée qui mène à la clinique où les ambulanciers pataugent dans la gadoue pour convoyer les patients. Armée de sa détermination et de sa pugnacité, elle va mener sa campagne électorale malgré les embûches de toutes sortes qui se dressent face à elle, l’opposition résolue de ses adversaires masculins se manifestant jusque dans ses meetings où même les femmes, conservatrices par bien des côtés, lui sont hostiles… Culturellement musulmane convaincue – elle porte le niqab qui recouvre tout le corps –, Maryam, bien que combative, n’est pas sans contradiction sur le chemin de l’émancipation. C’est ainsi qu’elle supporte mal la vocation artistique de son père, dont elle est pourtant très proche, épousant en cela les réserves et les interdits de la société saoudienne à l’égard de la musique.

Dans sa clinique, Maryam est aussi en butte au refus de certains patients masculins de se faire toucher par une femme. Elle réussira toutefois à soigner un patient âgé récalcitrant qui, guéri, la remerciera in fine.

Le scénario du film, d’une grande richesse, évoque certes le parcours de la doctoresse, mais raconte également les rapports avec ses deux sœurs plus jeunes, ainsi que la situation du père musicien qui désormais donne des concerts en public pour candidater à l’orchestre national. En fin de compte, Maryam ne sera pas élue, mais son opposant se décidera à goudronner la fameuse allée… c’est au fond une victoire à la Pyrrhus !

Haifaa Al-Mansour a donc su s’engouffrer dans la période de profonds changements positifs intervenus dans la société saoudienne. Mais la cinéaste en veut plus : « Je veux dire aux femmes de mon pays qu’il est très important de se lancer et de tenter leur chance, même si elles n’en ont pas l’habitude. Les Saoudiennes sont craintives à l’idée de s’essayer à des choses qu’elles n’ont encore jamais faites, telles que conduire, voyager ou dévoiler leur visage. Je voulais également que le film célèbre le puissant héritage artistique et culturel de l’Arabie saoudite, et que l’histoire souligne combien il est important de s’appuyer sur ces traditions comme fondements du développement de notre société. Des pans entiers de notre musique, de notre théâtre, de notre littérature et de bien d’autres formes d’expression artistique ont été presque entièrement effacés de notre culture et j’ai le sentiment que l’histoire devait rappeler aux gens que nous avions un héritage artistique qui pouvait nous aider alors que nous nous dirigeons vers un avenir passionnant. »

Nul doute que The Perfect Candidate y contribuera fortement, surtout lorsque l’on écoute la bande musicale du film. Et surtout en apprenant que le film est diffusé dans des salles de cinéma qui ont réouvert après 35 ans de fermeture…

Article issu de

Femmes engagées

Portfolio : les femmes dans les collections du Musée

N°1331 octobre-décembre 2020


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