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Pierre Daum, Ysé Tran, L'Empire, l'usine et l'amour. " Travailleurs indochinois " en France et en Lorraine (1939-2019),

Créaphis éditions, 2019, 222 pages, 25 €


Par
Marie Poinsot Rédactrice en chef de la revue
Rubrique
Champs libres : livres

Cet ouvrage aborde un épisode largement méconnu de l’histoire de France, à savoir l’arrivée et la vie quotidienne des ouvriers vietnamiens en France à partir de 1939. Issus des colonies françaises en Indochine, enrôlés par le Service de la main-d’œuvre indigène – la MOI –, 20 000 travailleurs, perçus comme appartenant à une « race inférieure », arrivent par Marseille et sont placés dans des camps à travers la France dans des secteurs très divers. Certains sont envoyés en Lorraine pour rejoindre les contingents des autres immigrés italiens, polonais, espagnols, portugais et maghrébins dans la sidérurgie, le textile et le bâtiment.

Cet ouvrage croise ainsi histoire coloniale et histoire de l’immigration en France dans une perspective très utile. On voit bien comment une séquence régionale s’inscrit dans les grands chantiers de la recherche historique actuelle sur les migrations coloniales et postcoloniales qui font débat en France. Ce prisme régional est lui-même interrogé dans cet ouvrage à travers trois angles principaux : l’histoire lointaine de l’Empire colonial, qui est traversée par des mouvements de protestations dans l’Hexagone contre la domination coloniale qu’exerce la métropole, puis par des conflits organisant à distance une guerre vers l’indépendance ; l’univers de l’usine en situation coloniale, seul exemple en métropole de travail forcé dans les entreprises, qui bénéficiaient ainsi d’exemption de charges et de tarifs horaires très avantageux pour soutenir l’effort de guerre ; et, enfin, l’histoire des relations amoureuses entre ces travailleurs et des femmes françaises, et leur destin au-delà de la période de la guerre. C’est peut-être ce troisième volet qui est le plus attachant, avec ce portrait photographique colorisé du mariage de Véronique Saffin et de Phan Nhân à Algrange en juillet 1952, qui fait l’ouverture du livre, et avec une série de témoignages de veuves lorraines sur ces amours « mixtes », « inimaginables » pour l’époque.

Les deux auteurs ont collecté de nombreux récits, témoignages, anecdotes. Issus d’archives personnelles ou bien de fonds publics, ils sont rassemblés dans cet ouvrage et commentés pour apporter des connaissances plus approfondies sur les conditions d’arrivée en France, de logement, de travail, de loisir, et sur les relations sociales que ces « travailleurs indochinois » enrôlés de force par l’État colonial français ont pu développer dans la région Lorraine. Une iconographie inédite enrichit l’ouvrage avec de nombreuses photographies de grande qualité esthétique qui permettent de découvrir des visages de ces situations qui ont été peu visibles, voire marginalisées pendant plus de soixante-dix ans. Les images donnent corps aux récits qui composent cette histoire encore largement inconnue et constituent les sources d’analyses enchevêtrées d’un historien, Gilles Manceron, et d’un ethnologue, Dominique Rolland, qui ont bien voulu contribuer à l’ouvrage.

La collaboration entre le journaliste Pierre Daum et la cinéaste Ysé Tran apporte un dynamisme particulier à cet ouvrage qui se présente comme un véritable documentaire. Tous les deux sont spécialisés sur l’histoire oubliée des « travailleurs indochinois » à travers leurs travaux et publications précédentes : la cohérence et le sérieux du traitement historique de toutes ces archives s’en ressentent, en allant bien au-delà d’une couverture journalistique de ces histoires familiales. La facture très soignée de l’ouvrage sert le propos, avec une maquette classique qui met en valeur les archives photographiques sur de belles doubles pages.

Article issu de

Les réfugiés dans l'impasse

Refuge, portfolio de Bruno Fert

N°1328 janvier-mars 2020


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