Revue Migrations forcées

N 56, « Amérique latine et Caraïbes, le prolongement d’une tradition de protection », octobre 2017


Par
Yasmine Achouche Journaliste.
Rubrique
Chronique livres

" Tribune pour un échange ", ainsi que la définissent ses deux rédactrices en chef, Marion Couldrey et Jenny Peebles, la revue Migrations forcées met à l’honneur, pour son 56ᵉ numéro, la région Amérique latine et Caraïbes. À l’honneur, car il s’agit ici de souligner l’engagement, passé et présent, de la région pour l’accueil et la protection des migrants et réfugiés. La revue ne traitant pas d’histoire à proprement parler, le propos n’est pas de revenir en détail sur les migrations et déplacements de populations que connurent les pays d’Amérique latine et Caraïbes tout au long du XXᵉ siècle. Ce qui intéresse les auteurs des trente-six articles qui composent ce numéro, ce sont les nouvelles problématiques et défis migratoires auxquelles les pays de la région sont confrontés, et les solutions et innovations mises en place pour y répondre.

Pour autant, l’histoire n’est jamais loin, ces innovations se nourrissant et s’appuyant sur une tradition d’hospitalité constitutive de l’identité de la région : les articles détaillant la réinstallation de réfugiés palestiniens en Amérique du Sud, et de réfugiés syriens en Uruguay ou au Brésil, viennent nous rappeler qu’historiquement, l’Amérique latine et les Caraïbes ont été une terre d’accueil pour les personnes fuyant les persécutions partout dans le monde (guerre civile espagnole, génocide en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, conflit israélo-palestinien). Cette profondeur historique est également utile pour permettre d’identifier les nouvelles causes de déplacement à l’œuvre dans la région : violence du crime organisé dans le triangle nord de l’Amérique centrale, inégalités économiques dans des pays qui, comme le Guatemala, se relèvent à peine d’une guerre civile ayant fortement affaibli l’État, ou catastrophes naturelles qui frappent avec beaucoup de dureté les petits états insulaires dans les Caraïbes et la région du Pacifique.

En identifiant ces causes, les différents contributeurs de ce numéro démontrent l’importance d’une telle typologie pour ensuite pouvoir adopter des solutions adaptées et pertinentes. La description de ces innovations, loin de toute complaisance, dresse un tableau nuancé montrant non seulement la richesse de ce qui est fait, mais également les carences et le champ des possibles quant à ce qu’il reste à faire. Le nombre conséquent des articles (trente-six au total) permet ainsi de varier les échelles et d’appréhender la diversité des acteurs engagés : abris gérés par des locaux le long des routes migratoires du Mexique, centres d’accueil pour les jeunes au Salvador, accompagnement de l’Église catholique... Les différentes initiatives des membres de la société civile viennent compléter celles des États en matière de protection, d’accompagnement et d’aide à l’intégration, mais aussi de soutien aux pays d’accueil et d’assistance au développement. Et c’est alors qu’apparaît le caractère profondément novateur et audacieux des solutions mises en place par des pays ayant accepté de servir de « laboratoire pour des solutions innovantes », depuis l’octroi de visas humanitaires aux réfugiés syriens jusqu’aux programmes de réinstallation solidaires au Brésil, en passant par l’élaboration d’un indice pour mesurer le degré d’intégration des réfugiés dans leur pays d’accueil ou encore la prise en compte de la question du genre en matière de protection.

L’exemplarité : c’est précisément là que réside l’intérêt principal de ce numéro pour des lecteurs européens, en offrant à notre compréhension « un modèle important de coopération régionale honnête, transparente et consciencieuse pour le reste du monde. » Engagement commun en vue d’éliminer l’apatridie d’ici 2024, propositions de l’Union des nations sud-américaines pour la création d’une citoyenneté sud-américaine, adoption, par presque la totalité des États de la région, de la Déclaration et du Plan d’action du Brésil en 2014, afin de « faciliter l’accès à la justice et à l’asile, renforcer la protection et définir des solutions pour alléger les souffrances des personnes dans le besoin »... Autant d’initiatives innovantes et de pratiques courageuses, qui pourraient inspirer les autres régions du globe confrontées aux drames de la question migratoire.

Article issu de

Persona grata

Expériences migratoires et territoires

N°1323 octobre-décembre 2018