Éditorial

(Ré)inventer l'hospitalité

Rédactrice en chef de la revue

Peu traitée récemment dans les pages de la revue, l’hospitalité revient au cœur du débat scientifique. Ce numéro croise deux démarches complémentaires : d’un côté, le programme « Nouveaux horizons de l’hospitalité : enjeux mémoriels, artistiques, philosophiques et politiques » du Laboratoire d’excellence Structurations des mondes sociaux (Labex SMS), recherche interdisciplinaire au long cours sur les reconfigurations philosophiques, politiques et artistiques de l’hospitalité en contexte migratoire ; de l’autre, une Recherche-action multi-située autour des dispositifs d’accueil en marge des institutions (Ramdam) ancrée dans les pratiques concrètes d’accueil des jeunes migrants, au plus près des zones grises de l’action publique. Ensemble, elles mettent à l’épreuve une tension structurante : celle qui oppose l’idéal d’une hospitalité inconditionnelle aux réalités souvent âpres de l’accueil.

Une notion ancienne, des défis inédits

Concept ancien, profondément inscrit dans l’histoire des sociétés humaines, l’hospitalité est aujourd’hui bousculée par l’intensification des mobilités et leur criminalisation. Les contributions réunies ici revisitent ses fondements, de l’Antiquité aux pensées contemporaines, tout en interrogeant ses usages politiques actuels. L’art, loin d’être périphérique, joue un rôle central, tant il façonne les imaginaires, nourrit les représentations collectives et infléchit les discours sur les migrations. À ces perspectives s’ajoutent des analyses des régulations de l’hospitalité, de ses formes
de résistance, mais aussi de ses refus dans un contexte de montée des populismes et des nationalismes. L’espace – ses seuils, ses frontières, ses incertitudes – devient un prisme essentiel pour penser l’habitat, l’appartenance et la coexistence.

L’asile, laboratoire des contradictions

Les systèmes d’asile apparaissent comme des lieux de tension aiguë entre les exigences humanitaires, la souveraineté étatique et les contraintes politiques. L’exemple repris dans les articles de l’accueil des réfugiés ukrainiens a révélé la puissance de mobilisations citoyennes, souvent locales, capables d’organiser des formes d’hospitalité rapides, structurées par des réseaux d’entraide efficaces. Cette dynamique souligne une réalité désormais incontournable : l’État ne détient plus le monopole de l’accueil. Les collectivités, les associations, les habitants et les migrants eux-mêmes composent un écosystème complexe qui redéfinit les contours de l’hospitalité. Dans ce contexte, la notion de citoyenneté migrante ouvre des perspectives nouvelles, invitant à repenser l’appartenance politique au-delà du seul cadre national.

Des normes à l’épreuve du réel

Opposer les principes et les pratiques serait illusoire. L’hospitalité se transforme précisément dans cet écart, parfois béant, entre les droits proclamés et les dispositifs effectifs. Les contributions mettent en lumière la montée d’une inhospitalité institutionnelle fondée sur des incertitudes juridiques, des lourdeurs administratives et la précarisation des conditions matérielles. Les jeunes migrants y sont souvent les premiers exposés, révélant les limites des politiques publiques. Mais ces failles représentent aussi des espaces d’invention. À travers une multitude d’initiatives,
souvent fragiles mais résolument créatives, émergent des réponses concrètes qui redessinent les normes depuis le terrain.

Une relation, jamais neutre

L’hospitalité ne relève ni de la seule éthique individuelle ni d’un simple dispositif technique. Elle engage des rapports de pouvoir : accueillir, c’est aussi définir des conditions, poser des cadres, instaurer des asymétries. Elle se construit dans des relations – de voisinage, de solidarité, de confrontation – où se mêlent des expériences vécues et des savoirs partagés. L’attention portée aux récits et aux témoignages dans
ce numéro restitue cette dimension à la fois sensible et politique : celle d’une hospitalité co-produite, négociée, incarnée.

Enfin, l’hospitalité est aussi affaire de mémoire patrimoniale que le Musée national de l’histoire de l’immigration conserve et expose. Les archives, les objets et les œuvres témoignent des histoires d’exil et de solidarité qui ont, au fil du temps, transformé autant celles et ceux qui arrivent que les sociétés qui les accueillent. Autant de traces qui rappellent une évidence : l’hospitalité n’est jamais donnée, elle se fabrique – et se réinvente sans cesse.