Qu'est-ce que le "métissage" ?

 

Chen Zhen, Un-interrupted Voice, 1998.

Chen Zhen, Un-interrupted Voice, 1998. Chaises, bois, peau de vache, ficelle, chaînes 98 x 186 x 44 cm. Musée national de l'histoire et des cultures de l'immigration, CNHI. Photo Bertrand Huet, Courtesy Galleria Continua, San Gimignano/Beijing/Le Moulin © ADAGP, Paris 2011

Les cuisines se métissent, les pratiques artistiques, les langues, les croyances, les imaginaires, les cultures, les "villes-monde" (Alexis Nouss), les sociétés, les peuples se métissent, c’est-à-dire naissent et vivent de rencontres, échanges, hybridations, recompositions. Le métissage se rattache à l’idée de mélange, mais un mélange qui ne réduirait pas à une somme d’éléments épars et étrangers les uns aux autres, un patchwork ou une juxtaposition sans âme. Comme dynamique, expérience créative, faculté d’inventer d’autres univers culturels, d’autres façons d’être et d’appréhender le monde, il serait "une nouvelle conscience identitaire où l’appartenance humaine prendrait le pas sur la somme des appartenances" (E.Plenel).

 

Diversité, uniformisation et métissage

Nourrie de et par la diversité, le métissage ne se résout pas à l’uniformisation de la planète, un universel abstrait ou l’idée de dilution et d’assimilation de toutes les cultures et différences. A contrario, la survalorisation des identités et des particularismes, les replis communautaristes et les fermetures aux autres lui sont également étrangers. Les dynamiques métisses donnent à ressentir, à saisir, à comprendre, le manque, l’"écart" (François Jullien), l’instable. Elles ouvrent le champ des possibles et des diversités pour travailler, "chemin faisant", "au gré", le "commun de l’humain" (F. Jullien) et faire de "ce qui allait de soi comme fondement de toute appréciation se situe comme une possibilité à côté d’autres modes peu connus" (Dariush Shayegan).

Des dynamiques irréversibles

A l’époque moderne, les situations de métissage sont nées d’une rencontre, violente (traites négrières, colonisations) ou pacifique (migrations internationales, mondialisation). Plusieurs dynamiques culturelles, identitaires, technologiques, démographiques… nourrissent la "conscience" (D.Shayegan) ou la "pensée" métisse (S.Gruzinski). Ainsi, le monde est devenu "ryzhomatique" (G.Deleuze), "interconnecté" (D.Shayegan), "créolisé" (E.Glissant). Le nomadisme, les échanges entre les cultures, les zones de mélange, la multiplication des interprétations et des connaissances, les identités composites, irréductibles à une seule culture, aux anciennes traditions ou ontologies font vaciller les vieilles certitudes inclusives et les cultes de l’Unique.
Les rencontres, les échanges, les situations de mixité culturelle ou les imaginaires métisses sont aussi portés par l’ubiquité et l’immédiateté nées de la vitesse des transports internationaux et du développement des outils d’informations et de communication. Le mélange des cultures est inéluctable et irréversible. Le métissage porte une double prise de conscience : celle de l’Autre et celle d’un monde commun reçu en partage.

"Un renouveau de relations"

Pour Mohamed Dib, "s’empêcher de se découvrir autre devant une autre réalité, cela relève de l’impossible, si tant est qu’on entre dans un renouveau de relations". Comme "renouveau de relations", la conscience métisse privilégie les identités de relation (Glissant) sur les identités de fermeture, les échanges entre cultures qui se situent sur un pied d’égalité, nourris par un "dialogisme de la pensée" (F.Jullien ou D.Shayagan), le refus de convaincre, le rejet des logiques de ressentiment et de culpabilisation, intégrant les notions de mouvement, d’évolution, d’impermanence, de transformations, de devenir ou de création.

Mustapha Harzoune, 2012