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Réinventer les archives : entretien avec les sœurs Chevalme

Elles font partie de la quarantaine d’artistes contemporains réunis dans le cadre de l’exposition Aux origines présentée au Musée de l'histoire de l'immigration jusqu'au 23 août 2026. À travers leur travail pictural, les sœurs Chevalme interrogent le récit colonial français et en révèlent les angles morts. Entretien.

Photo de l'installation Mama Whita des Sœurs Chevalme

Legende

« Mama Whita - À la française », 2017 – 2021.
Courtesy des artistes © Les sœurs Chevalme, Adagp, Paris, 2026

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Photo Cyril Zanettacci © Palais de la Porte Dorée

Votre travail questionne souvent les héritages coloniaux de la France. Qu’est-ce qui vous a poussé à explorer ce thème ?

Delphine & Élodie Chevalme : Il nous paraissait essentiel de parler de l’histoire coloniale française car elle façonne encore profondément notre monde contemporain dans lequel on vit. Pourtant, elle reste aussi un angle mort dans le récit national, un pan de notre histoire assez peu raconté. 
Certains contextes politiques, notamment lorsque nous étions étudiantes, nous ont par ailleurs naturellement orientées vers ces sujets. Nous trouvions que peu de liens étaient faits entre des sujets comme le capitalisme, l'immigration et l’histoire coloniale, alors qu’ils sont indissociables. Ils étaient souvent traités de manière isolée, sans qu’on en saisisse les connexions.

Enfin, nous avons toujours souhaité que notre travail artistique soit aussi militant et engagé. Nous ne voulions pas produire des œuvres d'art simplement jolies. Nous avons des choses à dire, et l’art est un moyen puissant pour les exprimer.

Installation Mama Whita

« Mama Whita – À la française », 2017 – 2021, Assiettes chromolitographiées
Courtesy des artistes © Les sœurs Chevalme, Adagp, Paris, 2026

Photo © Palais de la Porte Dorée

L'exposition Aux origines s'intéresse à la façon dont les discriminations se construisent et se transmettent. Selon vous, quel pouvoir l’art possède-t-il pour transformer notre regard sur l’histoire coloniale aujourd’hui ? 

D.C & É.C : En tant qu’artistes, nous pouvons rendre visible cette histoire autrement que par des mots, en allant susciter de l’émotion ou une réaction, en convoquant d'autres sens. Avec nos moyens visuels, notre objectif est de rappeler que l'histoire construit le présent, et qu'elle a toujours un impact, des échos sur notre vie.

Les images ont cette capacité d’ouvrir le dialogue et de rendre certains sujets plus accessibles. Dans Aux origines, le fait d’y associer un travail de recherche, avec des chiffres et des données, apporte aussi une forme de tangibilité à notre propos. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui nous a donné envie d’y participer. Cette alliance-là fonctionne très bien : la recherche n’est pas au service de l'art et l'art n’est pas au service de la recherche. Ce sont deux mondes qui peuvent se nourrir mutuellement et qui convoquent différentes émotions et réflexions.

Dans l’installation Mama Whita présentée dans l’exposition, vous retravaillez des archives coloniales pour les réintégrer à des objets du quotidien. Que cherchez-vous à faire apparaître que ces images, prises isolément, ne racontent pas ?

D.C & É.C : Dans la série Mama Whita, nous avons pioché des scènes et des décors dans les archives coloniales que l’on a pu consulter en ligne sur plusieurs sites comme la BNF, le musée du quai Branly, ou l’ANOM (Archives nationales d’outre-mer). Le terme « archives » a quelque chose d’officiel, comme s’il existait une histoire unique, ou du moins des images censées représenter une version particulière de l’Histoire. Mais on oublie souvent que ces images ont été produites par les colons, dans un contexte très spécifique. Elles racontent donc une histoire biaisée, ou en tout cas reflètent un regard unilatéral. Nous avons voulu créer un contrepoids à ces images, les déconstruire pour tenter de raconter une histoire alternative.

Nous avons imaginé six toiles, six indiennes (ndlr : tissus peints initialement importés des comptoirs des Indes au 16e siècle) qui composent la série. Chacune aborde un aspect de la colonisation, et notamment la thématique de l’extermination que nous avons évoquée sur l’un des fauteuils Voltaire exposé. Pour celle-ci, nous avons dû mobiliser d’autres sources, comme le film de Valérie Osouf Autopsie d’une indépendance sur la guerre au Cameroun. L'idée était de reconstituer des images manquantes, notamment sur les sujets les plus violents.

Détail de l'installation des Sœurs Chevalme "Mama Whita"

Legende

Détail de l'installation « Mama Whita – À la française », 2017 – 2021
Courtesy des artistes © Les sœurs Chevalme, Adagp, Paris, 2026

Credit

Photo © Palais de la Porte Dorée

Détail de l'installation "Mama Whita" des Sœurs Chevalme

Détail de l'installation « Mama Whita – À la française », 2017 – 2021
Courtesy des artistes © Les sœurs Chevalme, Adagp, Paris, 2026

Photo © Palais de la Porte Dorée

Quelle réaction souhaitiez-vous susciter chez les personnes qui découvrent cette œuvre ?

D.C & É.C : Nous cherchons davantage à provoquer un inconfort qu'un véritable malaise. En partant d'objets familiers que nous retravaillons - comme ces indiennes dont nous parlions juste avant et qui rappellent les toiles de Jouy, les fauteuils Voltaire ou les assiettes à décor -, nous abordons l’histoire de la colonisation de manière à la fois très frontale et assez douce. Ce sont des objets qui renvoient au confort de nos intérieurs, à un quotidien dans lequel on évolue sans forcément le questionner. Et puis, lorsqu’on s'approche des motifs, on commence à voir autre chose. C'est à ce moment-là, je crois, que les questions surgissent.

Farah Clémentine (ndlr : Dramani-Issifou, la commissaire de l’exposition) disait à juste titre que ce salon était aussi une manière de rappeler que pour le confort de la vie occidentale, nous nous étions assis sur des choses pas très belles, et notamment sur l'exploitation des autres. 

Détail de l'installation "Mama Whita" des Sœurs Chevalme

Legende

Les sœurs Chevalme, « Mama Whita, À la Française » (série), 2018, fauteuils voltaires retapissés et recapés, dessins imprimés sur textile.
Courtesy des artistes © Les sœurs Chevalme, Adagp, Paris, 2026


Credit

Photo © Palais de la Porte Dorée

Détail de l'installation "Mama Whita" des Sœurs Chevalme

Détail de l'installation « Mama Whita – À la française », 2017 – 2021
Courtesy des artistes © Les sœurs Chevalme, Adagp, Paris, 2026

Installer vos œuvres au Palais de la Porte Dorée – dont on connaît tout l'héritage historique – avait-il un sens particulier pour vous ?

D.C & É.C : Complètement. C’est un monument emblématique, chargé d’histoire, qui cristallise aujourd’hui beaucoup de questions sur la manière dont on choisit de traiter les vestiges d’un passé colonial. Certaines personnes souhaiteraient les voir disparaître ; nous pensons au contraire qu’il est important de conserver ces lieux, à condition qu’on les réactive autrement et qu’on leur donne de nouveaux usages et qu’on y porte de nouveaux récits.

C’est pour cela que nous étions très heureuses que cette exposition prenne place dans ce bâtiment. Le contexte lui donne une résonance particulière et renforce encore le sens de notre démarche. C’est précieux de pouvoir ouvrir ces espaces de réflexion et de dialogue aujourd’hui.