Coupe de compétition de ski de Saïd Abtout
« Indigène français débarqué en France en 1948 ; Algérien en 1962, j’ai emmené avec moi un peu de savoir, d’expérience professionnelle, de laïcité et de démocratie ». Saïd Abtout
Le parcours de Saïd Abtout
Comment résumer un parcours sportif aussi singulier que celui de Saïd Abtout, jeune berger devenu haut cadre au sein de la Fédération algérienne de ski et de sports de montagne ? Trois objets donnés au Musée national de l’histoire de l’immigration permettent de mieux éclairer une vie d’engagement durant laquelle sport et militantisme politique furent étroitement liés.
Saïd Abtout arrive en France métropolitaine en 1948, fuyant la misère de l’Algérie coloniale. Il y rejoint son frère déjà installé à Paris. Un temps ouvrier, il devient secrétaire de section à la CGT et milite pour de meilleures conditions de travail dans les usines. Passionnée de sport, il s’investit au sein d’associations sportives et de loisirs, notamment le club alpin ou les Amis de la nature. C’est dans ce cadre qu’il découvre le ski alpin, à l’occasion d’un stage aux Deux Alpes.
Il milite aussi au sein du parti indépendantiste algérien, le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), jusqu’en 1953 puis adhère au Parti communiste français. En 1956, dans le contexte de luttes sanglantes entre mouvements indépendantistes algériens et de répression des autorités françaises, il participe à la création de la Fédération de France du Parti communiste algérien dont il inaugure l’antenne locale en mars 1962 dans l’Isère. Sa passion pour la montagne et le ski s’y exprime alors pleinement. Saïd Abtout opte par la suite pour la nationalité algérienne et retourne en Algérie en 1964.
Legende
Pull en laine de directeur technique national de la fédération algérienne de ski ayant appartenu à Saïd Abtout, 1965, Inv.2008.81.1
Ce pull de la Fédération algérienne de ski et de sport de montagne évoque le cadre institutionnel qu’il participe à consolider en tant que directeur technique. Son expérience acquise en France contribue en effet à la structuration de la pratique du ski en Algérie, par cette fédération créée un an à peine après l’indépendance de l’Algérie, en 1963. Nommée à l’époque coloniale le « Chamonix algérien », la « célèbre » station Chréa près de Blida est l’une des premières stations de ski d’Afrique ouverte au début du XXe siècle.
La coupe gagnée en 1965, à l’occasion d’une compétition qui s’y déroule, renvoie pourtant à l’invisibilité d’une discipline alors peu pratiquée en Algérie. Cette même année, il obtient le titre de moniteur de colonies de vacances, auprès du sous-secrétariat d’État à la jeunesse et aux sports, soucieux de faire découvrir cette pratique sportive aux plus jeunes. Peu après, l’Algérie est frappée par un coup d’État politique au cours duquel le président Ahmed Ben Bella est renversé. Militant communiste, Saïd Abtout est arrêté, puis emprisonné et torturé.
Photographie « Saïd Abtout est à ski dans une station en Algérie devant un panneau en français et en Algérien signalant »Arrivée« »., 1970, Anonyme, Inv 2021.0.85
Bien des années plus tard, alors que s’achève la « décennie noire », qui a plongé l’Algérie dans une guerre civile sanglante, on le découvre dans une photographie en couleur, posant en tenue de ski près d’une banderole où le mot « arrivé » est inscrit en arabe et en français. Au dos de cette photographie, la mention « ouvreur à 70 ans » (moniteur de ski expérimenté qui valide le parcours d’une course) réaffirme la détermination du militant et la persévérance du sportif qu’il fut tout au long de sa vie.
Hédia Yelles-Chaouche, attachée de conservation
Texte issu du portfolio d'œuvres sur le sport dans la collection du Musée, revue Hommes & Migrations, « Parcours sportifs », n° 1344, janvier-mars 2024.
Ecouter Saïd Abtout
Militant syndical à la CGT, il devient secrétaire de section et déclenche des actions pour l’amélioration des conditions de travail.
Après son licenciement en1953 du fait de son militantisme, il est recruté par la Mairie de Bagneux l’année suivante comme employé municipal. Il entame alors une nouvelle vie tournée vers l’engagement associatif et les activités culturelles qu’il aborde en autodidacte, tout en reprenant des études.
En 1954, la guerre d’Algérie gronde. Saïd la vit d’abord en France. Mais le décès de son père en 1958 l’amène à retourner à Mizrana. Il décide alors de militer dans les rangs du FLN, porté par son désir d’adolescent de voir naître une « Algérie sociale ». Menacé tant par l’armée française qui a arrêté son frère que par le FLN qui voit d’un mauvais œil son adhésion au communisme, il regagne la France six mois après son retour sur sa terre natale.
En juillet 1962, à l’indépendance de l’Algérie, Saïd choisit de retourner y vivre. Journaliste à Alger Républicain, il devient également directeur technique de la Fédération algérienne de ski et sports de montagne.
Militant syndicaliste et membre du PAGS (Parti pour une Avant Garde Socialiste), il s’oppose au coup d’Etat du Colonel Boumediene de 1965 ce qui lui vaut une peine d’emprisonnement d’une année. À sa sortie de prison, il trouve un emploi dans une entreprise textile en Kabylie dont il devient l’un des cadres administratif et syndical.
Vingt ans plus tard, dans les années 1990, l’Algérie traverse une « décennie noire ». Saïd est menacé de mort par les islamistes. En 2005, il regagne la France.
La coupe
En immigrant en France, Saïd Abtout a repris ses études, fait valoir ses droits grâce au syndicalisme et a pratiqué le ski dans les Alpes, son rêve ! À son retour en Algérie, Saïd a continué le ski, devenant dans les années 1970 directeur technique de la Fédération algérienne de ski et de sport de montagne. Cette coupe est le symbole de ses nombreux combats, et surtout de ses victoires.
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Informations
Alliage ferreux ; plaque de métal doré gravée et socle en marbre vissé
H. 17,7 cm, l. 13 cm, D. 10,5 cm