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143 rue du Désert

Film de Hassen Ferhani (Algérie, France, Qatar, 2019)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Pour son second long-métrage, 143 rue du Désert, Hassen Ferhani a repris la recette éprouvée de Dans ma tête un rond-point (2015), à savoir une unité de lieu et des personnages qui gravitent autour d’une figure singulière. Ici, celle d’une femme de 74 ans, Malika, laquelle tient au milieu du désert une baraque où elle sert, à des routiers et à des voyageurs, omelettes et cafés à chacune de leur halte. Mais d’où vient ce personnage égaré au fin fond du désert ?

Pour Hassen Ferhani : « Le choix de Malika a été de l’ordre de l’intuition, quelque chose que je ne questionne pas. Après Dans ma tête un rond-point, j’ai eu envie de prendre le large autant pour traverser des paysages que pour faire les rencontres qui vont avec, dans l’idée de faire un road-movie, un genre qui m’a toujours fasciné. J’ai fait plusieurs fois la route en Algérie notamment vers le sud pour trouver des lieux, des personnages, des histoires… »

Accompagné de son ami écrivain Chawki Amari, Hassen entreprend un long périple d’Alger aux hauts plateaux, puis à Aïn Sefra et de là dans une bonne partie du Sud-Ouest algérien. Du centre du Sahara, les deux amis vont rejoindre la nationale 1 qui relie Alger à Tamanrasset.

« Dès que je suis entré chez Malika, j’ai su que mon film était là, que c’était elle, cette dame de 74 ans qui avait décidé d’ouvrir une buvette au milieu du désert. L’idée m’est alors venue qu’on pouvait faire ici un road-movie inversé, une idée paradoxale en apparence, car normalement c’est quoi un road-movie ? Un film qui se déroule sur une route, et là on était dans un endroit qui se trouve sur la route, qui existe par la route, pour la route et pour les routiers. »

Hassen Ferhani est séduit. « J’ai aimé ce lieu simple qui abrite tant de choses, en plus du charisme et de la force de cette femme qui se tenait là dans l’un des plus grands déserts du monde. » Et, comme échoué au milieu de nulle part, le cinéaste qui tient la caméra et son preneur de son vont une fois de plus tisser une fiction documentaire qui a la gageure de tenir dans un espace de 20 m2 où s’entrecroisent rencontres et récits de ces routiers attachés à cette figure emblématique de Malika dont les seules compagnies sont chien et chat.

La buvette de Malika, point de rencontre des voyageurs qui s’attablent et s’attardent chez elle, condense tout autant le réel que la fiction : « Il faut être concentré et d’une certaine manière en apesanteur pour pouvoir capter le théâtre de la vie qui se déroule autour de nous. Ensuite il y a le travail d’écriture, décrit Hassen Ferhani, celui qui est dans le regard, dans notre façon d’être avec l’autre en s’appuyant sur le langage de l’image et du son. »

143 rue du Désert est un film qui condense des écritures différentes : du cinéma direct, de la mise en scène du réel, un brin de western, mais aussi un film de route. La deuxième moitié du film est plus onirique, nous glissons doucement avec Malika vers le mystique, le rythme du film change et le café de Malika devient un entonnoir où toute forme de fiction est possible.

Au long du récit, Malika est loin d’être aphone ou silencieuse, elle raconte et se raconte, évoquant ici et là les événements qui ont marqué sa vie familiale avant qu’elle ne s’installe 143 rue du Désert. La richesse du film, c’est qu’il ne se limite pas à un personnage ou des personnages, comme toujours chez Hassen Ferhani. 143 rue du Désert balaie et embrasse bien des aspects de la société algérienne. C’est le principe du microcosme qui est à l’œuvre et donne au film une dimension aussi large que chorale malgré le personnage central de Malika : « Mes films montrent la diversité des Algériens, explique Hassen Ferhani. À l’étranger mais aussi en Algérie, on a tendance à les réduire à travers une vision monolithique. Ce que j’aime chez mes personnages, conclut le cinéaste, c’est qu’ils portent en eux de multiples couleurs et qu’ils les composent elles-mêmes. »

Ce qui caractérise Hassen Ferhani ou son collègue Karim Moussaoui, c’est qu’ils ne cherchent pas des archétypes ou une démarche sociologique, ils sont d’abord et avant tout des cinéastes au sens plein du terme, capables d’écrire, de filmer, et surtout de marier le réel et la fiction.

Sortie prévue début 2021… Inch’Allah !

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021

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