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ADN

Film de Maïwenn (France, 2020)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

C’est une quête à la fois vibrante, tendre et émouvante à laquelle se voue Maïwenn, à la fois auteur et interprète du personnage de Neige, mère célibataire qui va retrouver le clan familial à la suite du décès d’Émir, 93 ans, le grand-père algérien adoré. Ce dernier, bien que malade, a toujours incarné le pilier de la famille, celui qui va éveiller et révéler les origines ethniques de Neige et son algérianité longtemps refoulée aux côtés d’une mère maltraitante qui, elle, a toujours gommé ses racines algériennes. Neige ira jusqu’à effectuer un test ADN pour faire émerger la part algérienne de son identité. Le récit bascule harmonieusement entre rires et larmes, même si ADN demeure un drame à la fois puissant et inspiré.

La force du récit résulte de la façon à la fois juste et crue, voire lyrique, dont le deuil est ici traité. L’autobiographie, même si elle s’en défend, n’est jamais bien loin. Maïwenn a, en effet, enterré son regretté grand-père il y a 3 ans… mais le film demeure une fiction. Il représente une forme d’hommage appuyé à cet aïeul ancien nationaliste et communiste qui va transmettre à la petite fille des valeurs humanistes fortes qui vont de l’anticolonialisme à la défense de l’antiracisme. Maïwenn raconte que, grâce à Émir, elle s’est des années durant plongée dans les livres d’histoire sur l’Algérie et la littérature algérienne, au point d’opter dans la vie pour la bi-nationalité. Aujourd’hui, elle se revendique des deux rives de la Méditerranée, mais surtout de cette Algérie dont elle a accompagné et soutenu le Hirak, ce mouvement populaire profond né en février 2019 et qui a modifié le rapport entre le peuple algérien et ses institutions toujours décriées.

Après les succès de Polisse et Mon roi, Maïwenn préparait depuis quatre ans un film sur Madame du Barry qui demande temps et argent, étant donné les moyens nécessaires pour reconstituer Versailles et ses costumes du XVIIe siècle. Ainsi, son producteur lui demande de réaliser entre-temps un « petit film » qui sera ADN, tourné en 3 semaines avec l’aide au scénario de Mathieu Demy, qui vient lui aussi de connaître le deuil avec la disparition de sa mère Agnès Varda.

Maïwenn réunit un casting de premier ordre, avec Fanny Ardant dans le rôle de la mère malfaisante, Dylan Robert dans celui du vieil Émir, Marine Vacht dans celui de la sœur, et s’adjoint les remarquables talents que sont Caroline Chaniolleau, Alain Françon, Florent Lacger, Henry-Noël Tabary, Omar Marwan et, bien sûr, Maïwenn en interprète principale. Selon son habitude, elle tourne à deux caméras et confie la structure de ses 150 heures de rushes à sa monteuse habituelle, Laure Gardette, qui a su donner corps et âme à ADN. Cette dernière raconte que, sur les films de Maïwenn, elle a l’impression, face au matériel dont elle dispose, « d’être en train de dompter un animal sauvage. Il faut y aller doucement, la bête peut griffer très fort. On s’apprivoise, on se renifle, à un moment donné l’animal sauvage répond : on lui demande de se dresser, il se dresse, de s’asseoir, il s’assoit, c’est un travail physique ! Devant mon écran, je bouge tout le temps je suis avec les comédiens, je parle avec et comme eux. Pour être en phase avec ce drôle d’animal, il faut que je joue comme lui… » Ces propos de la monteuse ciblent les processus de création et de construction tel qu’ils s’organisent chez Maïwenn.

Qu’est-ce que mes grands-parents m’ont transmis et qu’ai-je envie de transmettre à mon tour ? Comment l’histoire de nos origines rejaillit dans notre vie au quotidien ? Qu’est-ce que veut dire être d’origine de tel ou tel pays ? En quoi cela se traduit-il ? Ça passe par quoi ? Par les connaissances de l’histoire ? Par la pratique de la langue ? Au fond, c’est à toutes ces questions que répond ADN, avec des séquences qui convoquent parfois l’humour et la drôlerie, telle la scène de l’inhumation où la tribu houleuse s’affronte autour du cercueil. Faut-il enterrer Émir selon le rite musulman alors qu’il était profondément laïque et républicain ou manger du saucisson et chanter l’Internationale ? Ainsi se noue une sorte de tragi-comédie, non sur le deuil mais autour du deuil, cet instant clé où se cristallisent les drames, les légendes, les non-dits, les alliances et les rivalités d’une famille.

Quant aux motivations profondes qui ont inspiré Maïwenn à propos d’ADN, écoutons ses propres paroles prononcées pour le journal Le Monde en octobre dernier : « Plus je vieillissais plus je prenais conscience qu’il manquait une case à ma construction psychique, certes je savais d’où je venais et je n’ai pas découvert l’Algérie avec la mort de mon grand-père, enfant, j’y allais souvent. Mais je ne connaissais rien en revanche de l’histoire de mes deux pays, la France et l’Algérie, et de leurs liens, au fond j’étais une enfant d’immigrés mais je ne parvenais pas à analyser ce que cela signifiait et la façon dont cela se manifestait chez moi. Cette méconnaissance m’empêchait de comprendre à quel point j’étais héritière de cette histoire et de celle de mon grand-père, un homme engagé très à gauche sensible au sort des plus faibles et qui s’indignait facilement et avec lequel je partageais pas mal de traits… »

La scène du dénouement est un grand moment d’émotion générée par la voix du regretté Idir avec sa chanson Lettre à ma fille écrite par Grand Corps Malade. Selon Maïwenn elle-même, elle a signé avec ADN sa Madeleine de Proust.

NB : le film doit ressortir en janvier 2021 s’il y a ouverture des salles…

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021

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