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Cigare au miel

Film de Kamir Aïnouz (France, Belgique, Algérie, 2020)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Après Mounia Meddour (l’étonnant Papicha), Maryam Touzani (le beau Adam), une troisième réalisatrice franco-maghrébine se révèle au grand public et à la critique. Elle se nomme Kamir Aïnouz. Elle est la demi-sœur de Karim Aïnouz, l’auteur du formidable La vie invisible d’Euridice Gusmào qui se passe au Brésil où vit le cinéaste, et à l’origine de la vocation de sa demi-sœur. Cette dernière a étudié le cinéma aux États-Unis d’où elle est revenue avec Cigare au miel, son premier projet de long-métrage. Et la réussite est au rendez-vous grâce à un scénario fort bien structuré et à une mise en scène en parfaite maîtrise.

Le cigare au miel est une pâtisserie orientale d’origine algérienne que l’héroïne du film consomme volontiers parce que la réalisatrice voulait que le désir s’ancre dans cet univers algérien sensoriel, lumineux, et qui a coïncidé avec l’éveil à la sensualité de Kamir Aïnouz.

Mais que raconte l’histoire du film ? La première partie confronte Selma (17 ans) à l’éveil du désir et de la sexualité dans un contexte plutôt problématique. Elle est issue d’un couple algéro-français plutôt bien intégré dans un quartier huppé, celui de Neuilly. Protecteurs, le père (Lyes Salem) et la mère (Amira Casar) sont aussi des parents aimants qui enferment leur fille dans une sorte de carcan dont elle n’aura de cesse de vouloir s’échapper. Des scènes, notamment avec le père, en témoignent, où la violence verbale s’invite souvent.

L’intrigue se développe dans trois espaces privilégiés : l’appartement des parents dans lequel Selma est souvent cloîtrée et surveillée, l’Algérie, à travers la Kabylie natale, et l’école, qui représente la bulle d’oxygène dans laquelle elle découvrira l’amour et le sexe avec Julien.

Mais la pression patriarcale va bouleverser le destin de Selma. Ses parents, qui rêvent pour elle d’un beau mariage, la jettent dans les bras de Luka, fils d’un ami banquier, et la rencontre « amoureuse » se termine tragiquement dans une chambre d’hôtel glaciale où la jeune fille est violée. En rentrant, Selma devra jouer la comédie auprès de ses parents alors qu’elle vient de subir un traumatisme particulièrement violent.

Une séquence frappante, celle d’un dîner familial, verra Selma surprendre tout le monde en dénonçant l’hypocrisie des adultes. À ce moment, le récit bifurque vers la partie algérienne de l’histoire. La guerre civile (nous sommes en 1993) fait rage au pays et la mère de Selma décide de reprendre ses activités de médecin en ouvrant un cabinet à Alger.

C’est l’occasion pour la jeune fille de retourner sur la terre de ses ancêtres. Dès lors, des fils de l’histoire familiale se renouent et Selma apprend ainsi que sa mère s’est sacrifiée pour l’élever. La défloration que notre héroïne a subie devient un acte d’émancipation forcé qui occasionne au fond la réappropriation du corps et une intimité qu’on lui déniait jusque-là.

Ce qui intéressait finalement Kamir Aïnouz, « ce n’est pas tant comment on lutte contre la domination qui se superpose à l’histoire de la colonisation, mais plutôt comment on lutte contre sa propre soumission ». Sur l’aspect autobiographique du film, Kamir Aïnouz s’explique en ces termes : « Pour exister en tant que femme, il m’a fallu moi aussi accepter de souffrir et de faire souffrir autour de moi en faisant sauter des diktats archaïques. Cet aspect-là est autobiographique. Je n’ai pas envie de rentrer dans le détail de ce que j’ai vécu ou pas, cela relève de la sphère privée. Je me suis bien sûr nourrie d’expériences personnelles pour fabriquer ce film mais c’est la transformation de ces expériences qui a du sens. »

Autre réussite du film, le choix des comédiens. Zoé Adjani, par ailleurs nièce d’Isabelle, révélée par Cerise de Jérôme Enrico (2015), incarne une Selma à laquelle elle prête différentes facettes de sa personnalité, au point qu’on la sent en symbiose avec son personnage qui domine fortement la distribution des rôles. Elle porte littéralement le film avec brio.

La mère, c’est Amira Casar (vue dans Les Sauvages), comédienne cosmopolite et qui exprime parfaitement la dualité de son personnage qui souffre intérieurement tout en subissant une part de l’autorité du mari. Celui-ci emprunte ses traits à Lyes Salem, qui n’a pas son pareil pour oublier sa casquette de réalisateur et pour se fondre dans le personnage qu’on lui propose, capable d’entremêler l’aspect du chef de famille autoritaire mais également la personnalité d’un homme de cœur au charisme certain. Savoir se faire diriger, qui plus est par une néophyte, est un talent qui appartient en propre à Lyes Salem.

Cigare au miel est un film remarquable quant à traiter un sujet aussi délicat que celui de l’émancipation féminine.

Article issu de

L'enfance en exil

Dossier : jeunes en exil

N°1333 avril-juin 2021

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