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De l'autre côté

Film germano-turc de Fatih Akin (2007)


Rubrique
Chronique cinéma

Le film est dès sa sortie encensé par la critique et le public, pour une fois d’accord. Il devrait, dans la foulée, se voir attribuer les plus hautes récompenses internationales. Il faut convenir que Fatih Akin, jeune réalisateur allemand d’origine turque, tient ses promesses et nous offre une œuvre de maturité parfaitement maîtrisée – après Head on (2003), une première fiction qui avait éveillé l’intérêt, et Crossing the bridge (2005), une variation en forme de vagabondage musical, autour des thèmes et des rythmes chers à l’auteur. De l’autre côté est une histoire complexe à plusieurs temps, lieux et personnages, qui se mêlent avec une habileté confondante et une rigueur narrative qui suscitent sans cesse la réflexion, sans que jamais l’émotion ait à en pâtir. La migration, dans ses mouvements de va-et-vient et ses multiples et discordantes motivations, est le sujet récurrent du film qui montre que toute sédentarisation n’est qu’opportuniste et provisoire. “De part et d’autre” pourrait être un titre de substitution, puisqu’on pérégrine entre Brême, Istanbul, Hambourg, Trabzon, comme les oiseaux migrateurs qui savent si bien s’intégrer momentanément aux saisons et aux paysages, puis fausser compagnie avant de renouer d’autres fidélités. Même la mort finit par s’inscrire dans ces rites de passage. Et l’on voit jusqu’à la dépouille de certains protagonistes défunts emprunter à rebours, par la voie des airs, des parcours que de leur vivant ils ont effectué de façon plus attractive, en voiture, en bateau, ou en train. Le film, éminemment mobile, se déroule autour des destins croisés de quelques personnages : Ali Aksu (Tuncel Kurtiz), un vieil émigré retraité, son fils Nejat, professeur d’université qui enseigne Gœthe aux étudiants allemands, Yeter, une prostituée (Nursel Kose) qui tente dignement (et anonymement) d’élever sa fille, Ayten, restée au pays où elle milite dans un mouvement extrémiste vraisemblablement d’obédience kurde, Lotte (Patrycia Ziolkowka), une jeune allemande qui s’éprend de Ayten malgré l’opposition de sa mère (Anna Schygulla). À travers des objets talismans bénéfiques ou funestes (livres, revolver, paire de chaussures...), des lieux de rencontre (chambres à louer, hôtel, librairie...), les fils de l’action vont se nouer, souvent de façon tragique, mais sans que jamais ne triomphe le désespoir. Malgré quelques occupations domestiques – il cultive des plants de tomates sous sa véranda ou mijote de petits plats typiques pour les (rares) visites de son fils prodige –, l’exil et la solitude pèsent sur le vieil Ali. Quand il ne noie pas son chagrin dans le raki, il rêve d’une liaison sentimentale. Il jette son dévolu sur une prostituée compatissante. La crise ne sera pas évitée et le drame surgit brutalement. Ali est arrêté pour homicide. C’est le premier contretemps enclenchant la ronde des destins qui sans cesse se construisent et se brisent. Ce premier maillon rompu permet, paradoxalement, à la chaîne de s’organiser. Mais la virtuosité narrative du film ne doit pas faire oublier son exceptionnelle adéquation aux thèmes très actuels qui taraudent tous les individus sans cesse déchirés et ressoudés entre deux cultures, séparés par des aversions et des haines ou réunis par de puissantes solidarités (comme ce sens aigu de la solidarité, qui en étonnera plus d’un). Il faudrait citer les trajectoires pleines de bifurcations (et exemplaires) des principaux personnages – et en tout premier lieu celle de Nejat (formidable Baki Davrak) –, celles du fil(s) conducteur ou de Suzanne Staub (sublime retour de la très “fasbinderienne” Anna Schygulla), la mère allemande psychorigide qui choisira l’exubérante Turquie, tombeau de sa fille, pour y finir ses jours. Donnons un seul exemple, presque anecdotique, mais tellement révélateur, de ces métissages en mouvement perpétuel, de ces inextricables accointances. Nejat pénètre au hasard dans une librairie allemande d’Istanbul, qui va devenir un point focal de l’action. Le propriétaire, allemand, lui fait part de sa lassitude et de son désir de retourner vers ses racines. Nejat, l’intellectuel parfaitement intégré, met fin à son exil et devient le nouveau gérant. Tout ce film ténu est tressé de ces subtilités. C’est admirable.

Article issu de

Migrations latino-américaines

N°1270 novembre-décembre 2007

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