Didier Daeninckx, Municipales. Banlieue naufragée

Paris, Gallimard, coll. « Tracts », n° 13, 2020, 48 p., 3,90 €.


Par
Mustapha Harzoune journaliste
Rubrique
Champs libres : livres

Dans la foulée de son roman Artana ! Artana ! (Gallimard, 2018) et des déclarations publiques de l’auteur, ce court texte a fait du bruit. Pour de bonnes raisons. Reste une dimension souvent oubliée : l’œuvre et les engagements de Daeninckx. Si cette part qui fait une vie et un homme peut être emportée par les nouveaux bréviaires des petits soldats de la pensée, alors plus rien n’a de sens. Une petite phrase, sortie de son contexte, suffit à condamner Camus. Un « J’accuse », fidèle aux valeurs toujours défendues par son auteur, suffit à condamner Daeninckx. Exit celui qui a fait paraître, en 1983, Meurtres pour mémoire, qui contribua à révéler au grand public la tragédie du 17 octobre 1961. Exit cette vie d’engagement qui, par héritage familial et par choix, est restée fidèle à « cette part maudite de la société », cet « espace prolétaire » capable d’accoucher « une véritable contre-société » ; une contre-société où la solidarité était réelle, où le commun primait sur l’individualisme, les égoïsmes et les séparatismes en tout genre. Pendant 70 ans, Daeninckx était chez lui à Saint-Denis ou à Aubervilliers. Pourtant, il s’est décidé non pas à déménager, mais à « fuir » !

Le point de bascule se trouve peut-être à la fin de ce texte. Daeninckx, avec Jean-Luc Einaudi, contribua à rétablir la mémoire de Fatima Bedar, cette adolescente dont le corps a été repêché dans la Seine quelques jours après le 17 octobre 1961. Daeninckx a fait tomber l’officielle « fiction du suicide » établi par « un procès-verbal mensonger ». Grâce à lui, grâce à Einaudi, on sait aujourd’hui que Fatima Bedar est une autre victime des violences policières du 17 octobre 1961. Pourtant, en octobre 2018 à Aubervilliers, à l’occasion de l’inauguration d’une fresque à la mémoire de Fatima Bedar, sa présence n’est pas souhaitée. Le combat d’une vie, l’honneur d’un écrivain et d’un intellectuel, ce qui fonde en partie sa dignité et son identité de citoyen et d’homme sont, d’un seul coup, rayés de la carte et des tablettes de l’histoire. « On effaçait une nouvelle fois ce qui avait été effacé. » La goutte d’eau, la terrible et trop amère goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Ce n’est pas Daeninckx qui a changé, mais peut-être bien « ce territoire », Aubervilliers, sa ville devenue la « ville des interférences ».

Dans cette ville atomisée, paupérisée, sans solidarité et sans âme, Daeninckx décrit le clientélisme municipal, la délinquance, les trafics en tous genres sur fond de déliquescence démocratique (70 % d’abstention et des élections gagnées avec seulement 5 % des administrés), de violences et de menaces, l’islamisation rampante, le communautarisme bien réel. Les « interférences » ? Ce sont celles de la municipalité, d’une certaine gauche avec quelques voyous, le clientélisme communautaire, les accointances avec les militants du « décolonial » et les préempteurs de l’islamophobie. Ces « interférences » relativisent « le danger des listes communautaires souvent très marginales, le même projet de sécession étant déjà intégré aux listes ordinaires présentées par les partis en odeur de sainteté » écrit Daeninckx ! Il ne cite pas ses sources, ne livre aucun nom. Tout s’étale dans la presse. Ces silences offrent au lecteur un jeu de piste : retrouver Jack Ralite, Pascal Beaudet, Meriem Derkaoui, Hassan Allouache, Gharib K., Sonia Nour, Bally Bagayoko ou Madjid Messaoudene.

« Que faire ? ». « Partir ? » se demande-t-il quand les services de police lui imposent une protection ! « Partir… » quand les politiques vont à contre-courant, ainsi des « intercommunalités » qui favorisent « les baronnies », ainsi du périph’ qu’il faudrait effacer par « l’extension des arrondissements parisiens limitrophes et l’absorption de la première couronne », ainsi de la légalisation du cannabis ou de la longue défaillance des services de l’État. Et enfin « partir. » Avec un point. Pour une gamine morte un certain 17 octobre 1961…

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021