Dominique Manotti, Marseille 73

Paris, Les arènes, 2020, 385 p., 20 €.


Par
Mustapha Harzoune journaliste
Rubrique
Champs libres : livres

C’est à une bien sombre page de l’histoire de l’immigration que l’auteure consacre son dernier et trentième livre : les dizaines de meurtres qui ont ensanglanté la communauté algérienne au tout début des années 1970. Notamment à Marseille, où se situe l’action, tout en tension et solide documentation historique, de ce polar.

Police et immigration – et/ou minorités – ont rarement fait bon ménage. L’actualité vient de le rappeler, la page est loin d’être tournée.

Ici, sous le règne finissant de Pompidou – puis sous l’ère moderniste de Giscard –, les patrons de l’Intérieur se nommaient Marcellin ou Poniatowski. La police canardait du bougnoul comme d’autres des perdreaux et des Dupont Lajoie (film de Boisset sorti en 1975) se sont défoulés sur ce qu’on appelait alors des travailleurs immigrés. La justice française détournait le regard. Les politiques couvraient. Tout cela, Dominique Manotti le rappelle ici.

1972 : dix ans après la fin de la guerre d’Algérie. En France, chez les rapatriés et les cercles toujours remuants de l’OAS, l’indépendance algérienne est une pilule amère qui ne passe pas. À Marseille, des cercles s’organisent, créent, camouflés derrière des associations vitrines, des camps d’entraînement paramilitaire, des pans de la police urbaine marseillaise passent sous le contrôle de ces réseaux militants de nostalgiques de l’Algérie française.

Dans le roman, après le meurtre d’un jeune Algérien devant un bar de La Calade, le commissaire Daquin et son équipe mènent l’enquête, à contre-courant d’une ville, confrontés à de solides forces et intérêts, surfant sur les inerties et les accointances politico-policières. L’enquête détricote les structures parallèles et les réseaux, barbote dans les milieux corse et pied-noir, se glisse dans les arcanes administratives et judiciaires, fait avec les lenteurs et complicités politiques. Marseille 73 est une éclairante enquête qui rend compte de la société française des années 1970, des germes de l’extrême droite new look, du discours des médias ou encore de l’organisation des immigrés avec la naissance du MTA. Daquin est à la manœuvre, l’enquête avance avec l’aide de Cipriani, le journaliste, et de Berger, l’avocat. Mais jusqu’où pourra-t-elle aboutir ?

Marseille 73 offre au moins un triple intérêt. La dramaturgie d’abord, parfaitement huilée, tout en rebondissements et suspens, portée par des personnages nombreux, souvent complexes, à commencer par Daquin, mais aussi Nadia Mohtari, la secrétaire de l’Union des Français repliés d’Algérie, ou le père Khider, le père de la victime.

Intérêt historique ensuite. L’auteure, historienne de formation, montre le recyclage des anciens fonctionnaires de l’Algérie coloniale dans la police républicaine de l’ex-métropole. Elle décrit les liens maintenus, les cercles d’influence, l’idéologie raciste toujours vivace, la mainmise sur tel ou tel service ou commissariat, les folies paramilitaires enfin : non contents d’ambitionner de faire la loi, ici, en France, ils imaginent débarquer… en Algérie ! Remigration pour les uns et retour pour les autres.

Enfin, et ce n’est pas le moindre, intérêt de sociologie politique : Manotti contextualise cet épisode meurtrier dans le temps long des politiques migratoires. En décembre 1972, la circulaire Marcellin-Fontanet (carte de travail et conditions de logement) ouvre la longue séquence « contrôle de l’immigration ». Mais son effet est d’abord de transformer une majorité de travailleurs jusque-là « immigrés » en « clandestins » et d’inventer la catégorie des « sans papiers » : du jour au lendemain, des hommes (et des femmes) deviennent illégaux et candidats à l’expulsion. L’extrême droite se frotte les mains qui lance dès juin 1973 la campagne nationale « Halte à l’immigration sauvage ». La chasse à l’immigré est ouverte. La circulaire « fut à l’origine de la flambée raciste de 1973 » écrivait en 1993 Yves Gastaut dans la Revue européenne des migrations. C’est dans ce contexte qu’est assassiné le jeune Malek. Où quand les manigances politiciennes des uns rejoignent la rancœur et le racisme des autres.

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021