Vous êtes ici

Écrire sur soi. Retour sur des ateliers d’écriture en partenariat avec le Musée à l’automne 2020


Par
Bénédicte Vermogen professeure de lettres modernes et de français langue de scolarisation et Kidi Bebey écrivaine, éditrice et journaliste
Rubrique
Au musée : littérature

Dans le cadre de sa résidence d’auteure en 2020 au Musée national d’histoire de l’immigration, et en raison de la situation sanitaire qui a poussé Kidi Bebey à imaginer des séances à distance, l’écrivaine a donné six ateliers d’écriture à un groupe d’élèves d’une classe d’unité pédagogique pour élèves allophones arrivants (UPEAA) du collège Paul Éluard de Grigny (Essonne), piloté par Bénédicte Vermogen. Ces ateliers adressés à des élèves marqués par l’expérience migratoire et la période de l’adolescence ont pris pour thème l’identité, la sienne et celles des autres, et la manière d’écrire un récit sur soi et sa famille.

Bénédicte Vermogen : des ateliers d’écriture, une opportunité de basculer dans l’art d’écrire

Je suis professeure de lettres modernes et de français langue de scolarisation au sein de l’Éducation nationale. J’exerce mon métier à Grigny dans l’Essonne au sein d’un établissement appartenant au réseau d’éducation prioritaire. Au sein de celui-ci, je coordonne une unité pédagogique pour des élèves allophones arrivants. Mon rôle est d’accueillir des collégiens scolarisés dans mon établissement qui arrivent de l’étranger. Les profils des élèves que nous accueillons sont très variés. Certains sont francophones, d’autres allophones, d’autres encore jamais scolarisés antérieurement ou au contraire très bien scolarisés antérieurement. Ce que mes élèves partagent, c’est leur arrivée sur un nouveau territoire au sein d’un système scolaire dont ils ne maîtrisent pas les codes. Mon rôle est de construire un parcours sur mesure pour chacun afin qu’ils puissent devenir autonomes et se construire dans ce nouveau pays.

Genèse du projet dans le collège Paul Éluard de Grigny (Essonne)

Lors du confinement, j’ai été contactée par l’atelier Canopé afin de participer à un appel à projet artistique et culturel. Il devait s’agir d’un atelier avec l’artiste Dandyguel. Dans le cadre de ce projet, les élèves devaient créer et enregistrer un morceau de musique. Recherchant toujours plus de sens à ce projet, j’ai profité de la résidence artistique des frères Kazamaroffs au collège Jean Vilar pour allier les deux projets. Au moment, où j’ai saisi que le nouveau spectacle des frères Kazamaroffs se construisait autour de la thématique de l’immigration, j’ai tout de suite compris que j’avais les ingrédients pour mener ce projet un peu plus loin que je ne l’avais imaginé. De ce fait, j’ai contacté le professeur relais du Musée national de l’histoire de l’immigration afin de construire un parcours autour des premiers pas que nous imprimons sur une terre étrangère. Cela permettait de faire écho au programme de lettres de 5e dans lequel nous étudions sans cesse les grands explorateurs, sans forcément questionner les explorations et les récits contemporains. Il me semblait que je passais à côté d’une part fondamentale de l’identité de mes élèves. Il est question d’interroger la résonance du passé sur le présent, mais aussi de donner un point de vue actuel sur la société française à travers leurs yeux.

Ainsi, nous avions les trois pôles du projet. D’une part, l’exploration des arts du cirque avec des ateliers de slam, de jonglage et d’arts du déplacement autour du thème de la ville. D’autre part, la possibilité de se dire en musique. Et, enfin, la capacité de s’écrire pour parler de ce que nous sommes ici et ailleurs. C’est ainsi que nous avons pu créer ce projet grâce à l’aide de l’atelier Canopé, de la région Île-de-France et du Musée national de l’histoire de l’immigration.

Les débuts de la collaboration avec Kidi Bebey

L’idée de départ de ce projet était de créer un espace de parole libre, loin des clichés du français langue étrangère où l’on apprend à dire son identité sans vraiment dire qui nous sommes et ce qui fait la somme de notre être.

Outre l’objectif pédagogique de ces ateliers, qui créent un besoin linguistique accru chez les élèves de se dire, ceux-ci visaient aussi à la création d’une figure d’auteur à savoir s’autoriser le droit de convoquer ses souvenirs, de se dire, de se placer dans le monde, de s’affirmer, d’imaginer et, a fortiori, de rêver. Je voulais qu’on s’éloigne de leurs besoins rudimentaires de la langue française – choses qu’ils apprennent très bien sans moi dans la cour de récréation. Entrer dans la langue par le biais de son identité symbolique est une façon extrêmement puissante et efficace d’écrire le passé avec un outil du présent : le français.

En d’autres termes, il s’agit de verbaliser leur identité durant un fort moment transitoire, à savoir une migration au moment de leur adolescence. Enfin, un dernier objectif était de signifier qui nous sommes et de se partager à l’autre pour créer une cohésion de groupe, mais aussi de tisser des liens inter personnels à la fois au sein de la classe mais aussi au sein du collège.

Les ateliers d’écriture

Si la genèse du projet part d’un besoin fondamental des élèves, celui de se dire, il dépend profondément de l’apport de la figure de l’artiste. Je ne serais pas parvenue aux mêmes résultats seule avec ma classe. Le rapport que j’ai avec mes élèves et celui qu’ils ont avec un intervenant extérieur est différent.

D’une part, parce que l’apport est ponctuel et que l’artiste représente une parenthèse. Il est ce cadre nouveau et frais. D’autre part, il y a tout le sel de l’artiste et de l’écrivain qui magnétise les élèves et qui légitime les compétences travaillées. Ils entrent au contact avec le plaisir d’écrire qui est loin de tout objectif scolaire. Nous basculons dans l’art d’écrire.

C’est ce spectacle qu’il m’a été offert de voir en assistant Kidi Bebey. J’étais au service de l’art de mes élèves, à l’écoute de ce qu’ils voulaient écrire et mettre en exergue. J’ai pu observer la profondeur des liens qui se tissaient lors de ces 6 ateliers de 2 heures. Ils ont présenté leur identité administrative et symbolique, leur histoire familiale, les souvenirs sensoriels de leur enfance, et ainsi proposé une somme de choses qui leur sont importantes et primordiales pour vivre ici et maintenant avec nous.

Les effets produits

Une élève a dit : « Je me suis libérée. Toutes ces choses que je ne voulais pas dire avant et que j’ai dites, finalement je suis heureuse de l’avoir partagé avec vous. » Je crois qu’elle touche à l’essence du travail mené par Kidi Bebey et les élèves. Il y a l’idée de se légitimer à dire ce qu’on a laissé et ce qui gravite autour de nous de manière symbolique. Bien plus que de savoir que toutes ces choses seront toujours avec nous, le partager à toute la classe a permis de construire de forts liens d’amitié entre les élèves et de faire savoir à l’autre que ce qu’il vit ne lui est pas entièrement étranger.

Une autre victoire, c’est d’entendre une élève timide dire à une intervenante poétesse : « Moi, Madame, j’écris déjà de la poésie. Je peux vous lire ce que j’écris en arabe ou en espagnol ? » L’intervenante fut extrêmement étonnée de cette proposition et demande aux élèves si d’autres écrivent dans la salle. À ces mots, tous sortent leur cahier d’écriture, même mes élèves qui avaient peur d’écrire deux mots en septembre.

Quant à moi, j’ajouterais que, quand je leur demande d’imaginer ou de rédiger un texte, ils ne commencent plus leur rédaction par « Bonjour, je m’appelle… ». Tout cela a déjà été dit et nous pouvons continuer la suite de l’histoire et rentrer dans une utilisation artistique de la langue. Il ne saurait être un plus grand plaisir que de les voir s’autoriser à imaginer en langue française.

Kidi Bebey : faire du français une langue alliée dans l’expression de soi

Grâce à un dispositif initié par la région Île-de-France, j’ai eu la chance de bénéficier d’une résidence d’auteure du mois de décembre 2019 à la fin novembre 2020 au sein du Musée national d’histoire de l’immigration.

Mon projet général durant cette résidence consistait à aborder la question de l’identité, sous l’angle de sa pluralité, de sa complexité et à partir du récit que chacun de nous peut souhaiter faire de la sienne. Comment se raconter, comment parler de soi et de sa famille, comment procéder au récit de sa généalogie et de ses origines, autant de questions pour lesquelles l’écriture littéraire peut s’avérer une ressource lorsqu’on comprend que l’on peut devenir le maître de ce récit et s’autoriser ainsi à jouer des clichés et/ou des assignations que nom ou origine peuvent faire naître chez les autres.

Ma résidence avait pour objectifs d’un côté de me permettre de développer un projet personnel de fiction, de l’autre d’aller à la rencontre des publics du musée.

Concernant ce dernier point, j’ai ainsi eu l’occasion d’animer des tables-rondes d’auteurs au sein de la médiathèque du MNHI.

J’ai également pu mettre en œuvre des ateliers d’écriture en amenant des jeunes à interroger et à présenter, par la production de leurs propres textes, la pluralité et la complexité de leur identité.

J’ai ainsi donné six ateliers d’écriture à un groupe d’élèves de classe UPEAA du collège Paul Éluard de Grigny (Essonne). La thématique principale de ma résidence concernait l’identité et la façon dont l’écriture peut permettre d’assumer et d’assurer – dans tous les sens du terme – le récit que l’on fait de soi.

Identités multiples

Pour les adolescents du groupe, dont la langue maternelle n’est pas le français et dont la présence en terre française peut être assez récente, il était intéressant de réfléchir au discours que l’on peut tenir sur soi-même pour se présenter ou présenter sa famille. Les instances administratives limitent et résument souvent les présentations à quelques items : un nom, une date et un lieu de naissance, une nationalité, une adresse… L’écriture peut permettre d’étendre et de complexifier ces données, voire d’en jouer. De reprendre la main sur la façon dont on se présente. Car on n’a pas toujours, par exemple, qu’un seul prénom. On peut en avoir plusieurs sur le papier et encore d’autres, prénoms ou surnoms, donnés par la famille, les amis, des dénominations qui disent l’affection, l’amitié, la vision de l’entourage, les anecdotes de la vie…

Expression plutôt que correction

Je voulais également montrer à ces lycéens qu’il ne faut pas nécessairement maîtriser la langue française et avoir un vocabulaire étendu pour écrire. Ce qui compte est avant tout d’avoir des choses à dire ; l’écriture fait alors son chemin vers les idées et peut s’élaborer, s’enrichir par la suite, se nourrir ou s’affiner. Se corriger également. Cette question de la correction me paraît essentielle car l’approche française de l’apprentissage linguistique associe souvent dès le départ l’expression et la correction. On peut parler (ou écrire) mais il faut se soucier sans cesse des fautes… ce qui peut intimider à l’oral et retenir le désir d’écrire. Se dire qu’écrire peut d’abord être exprimé, puis que la correction peut venir dans un second temps allège d’un poids, surtout si on n’est pas encore à l’aise dans le maniement d’une langue. C’est pourquoi les lycéens pouvaient également s’exprimer dans leur langue d’origine lorsqu’ils ne parvenaient pas à dire ce qu’ils souhaitaient directement en français.

Estime de soi et partage

Enfin, le dernier objectif visé par mon atelier était celui de contribuer au renforcement pour mon groupe de lycéens de leur estime d’eux-mêmes. Le fait d’être plongé dans un bain linguistique où l’on se retrouve de fait linguistiquement minoritaire peut donner un sentiment de fragilité que l’acquisition de la langue française peu à peu aide à surmonter. L’atelier visait implicitement à montrer que chacun peut faire de cette langue très rapidement une alliée permettant d’être d’une part soi-même, dans toute sa complexité, et d’autre part de se relier aux autres et de faire société[1].

Si loin, si proche

Quatre ateliers d’environ deux heures trente ont été programmés en octobre et début novembre.

Dans un premier temps, en raison de la crise sanitaire, Bénédicte Vermogen m’a proposé un dispositif d’animation par écran interposé et les élèves, très ouverts à la nouveauté de cette expérience, se sont gracieusement prêtés au jeu. J’ai alors pu leur faire explorer des pistes de création, sous forme de propositions d’écriture concernant la façon dont ils se présentent, se voient, sont vus et la manière dont ils peuvent ajouter à toutes ces données des éléments plus personnels et/ou intimes : je suis un et ce un est pluriel.

Puis j’ai rejoint les élèves à Grigny pour les deux dernières séances : une première lors de laquelle ils ont mis leurs textes en voix ; puis une deuxième lors de laquelle les textes ont été dits face à une caméra, en vue d’une captation disponible aujourd’hui sur la plateforme Vimeo. Cette captation n’était pas seulement destinée à conserver une trace orale et visuelle des écrits, mais à établir un pont vers les autres.

Des séances d’atelier supplémentaires auraient pu regrouper des élèves de la classe d’UPEAA et d’autres élèves du collège, qui auraient pu évoquer à leur tour la multiplicité de leurs origines, malgré leur nationalité française. Je ne saurais finir ce compte rendu sans remercier l’enseignante du collège, Bénédicte Vermogen. Son enthousiasme, sa capacité d’écoute et d’encouragement ont fait, pour les élèves comme pour moi-même, toute la différence.


[1] Ce dernier point est ce que l’atelier a le moins permis d’explorer. Il aurait fallu quelques séances supplémentaires pour sortir de la « bulle » que les élèves formaient autour de leur enseignante et aller à la rencontre des autres, soit en intégrant des élèves d’autres classes à des ateliers, soit en imaginant une forme ouverte aux autres de restitution des productions. C’est pourquoi la captation vidéo de ces productions a une grande importance.

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021

Haut de page