Faïza Guène, Millénium Blues

Paris, Fayard, 2018, 234 pages, 19 €


Par
Mustapha Harzoune Journaliste
Rubrique
Chronique livres

[Texte intégral]

Faïza Guène reste fidèle à son travail : ça swingue et ça file. Elle continue de porter un regard lucide et précis sur la société française et ses contemporains (ici les vieux, les toubibs, les pompes funèbres, les femmes seules, les enfants de divorcés, la chirurgie esthétique, les tatouages ou les barbes). Sans clichés rabâchés depuis trop longtemps, elle colle à la réalité sociologique et tend un miroir dans lequel la société refuse de se reconnaître : "Mon père n’est pas arabe (…) tout ce qu’il y a de plus français" dit Zouzou qui, pour autant, ne s’abstrait en rien des difficultés à se définir : "j’aurais préféré une vie simple", éviter le "rond-point" et les hésitations à choisir la sortie. Faïza Guène donne dans le concret, dans ces détails qui traduisent une situation, une émotion. Elle maîtrise les dialogues, saupoudre le récit d’un humour caustique. Ou tendre. Il faut noter ce qui fait la patte de son écriture : un art du renversement, du décalage, passant du froid au chaud, de la distance vacharde à l’attendrissement et l’émotion, de la comédie au drame, du bouffon au tragique, de l’ironie au scepticisme.

Zouzou et Carmen se sont embarquées dans l’existence ensemble et c’est ensemble que, de l’adolescence à l’âge adulte, elles traversent la vie, avec ses hauts et ses bas. Elles incarnent une génération, celle du forfait Millénium, le forfait bavardage illimité. Les copines, à commencer par Carmen, ont parfois une grande gueule. Elles s’expriment volontiers dans un style souvent expéditif, au vitriol. Elles n’en sont pas moins sensibles au romantisme, aux grands sentiments : amour, paternité, amitié, nostalgie… "Pour la première fois j’ai pris mon père dans les bras et je me suis effondrée" dit Zouzou. Sans parler de la bande-son du roman : les sirupeuses mélodies du groupe Abba… No comment !

Pourtant les temps ne semblent pas tendres pour les rapports hommes/femmes. Bien peu reluisants en tout cas pour les mecs. À l’exception de son père et de… Charles Ingalls de la série La petite maison dans la prairie, Zouzou n’a aucune autre image à se mettre dans la poche. Ou dans le cœur. Et certainement pas son mari. Ici les femmes restent et assument. Mais cela a un prix : le déni, la culpabilité, la dépression. "Les femmes ne devraient pas avoir le monopole de la culpabilité, c’est aux hommes d’être moins légers". Tout cela est incarné par Zouzou, elle-même fille de divorcés, dont l’existence est asservie par un besoin d’être aimée. C’est ce qui fait mal dans cette histoire ; cette disposition à gober, à être sourde et aveugle, à encaisser. La naïveté, la bêtise même, le besoin de croire… autant de coup reçus en pleine face. « Certaines personnes ont des prédispositions pour le déni » au point que « l’humiliation était devenue familière » reconnaît la jeune femme.

Malgré ces pages difficiles où "vivre n’est pas un cadeau mais un châtiment", il y a l’esprit du roman : "Alors on peut tout recommencer ? On a le droit de sourire de ces choses-là ? On peut les raconter aussi ? Se tromper ? Arrêter de se détester ?" Oui, on le peut. Et ce qui est vrai pour Zouzou et Carmen l’est aussi pour la société. Le Millénium Blues, c’est cette nostalgie pour les années 1990, pour les espoirs déçus du rêve Black-Blanc-Beur. Depuis, il y a eu les trahisons politiques (Sarko et autres), les lâchetés face aux demandeurs d’asiles, aux clodos et autres SDF, le gris et l’anomie des années 2000. Sans oublier la montée du front de la haine. Faïza Guène l’écrit et le décrit. "Que s’est-il passé pour que nous laissions ce millénaire nous voler le feu ?" demande-t-elle avant de (se) donner le droit d’espérer : "Ce serait bien qu’on arrive à se reconstruire un ensemble, à retrouver notre élan en tendant les bras, de nouveau, pour aller chercher l’espoir quelque part devant". Un livre écrit et bien écrit – son style, simple en apparence, exige sans doute beaucoup de travail. Un livre de son temps, au diagnostic sans concession, mais livré avec son ordonnance.

Article issu de

Paris-Londres

L'art de la constestation

N°1325 avril-juin 2019