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La graine et le mulet

Film français de Abdellatif Kechiche (2007)


Rubrique
Chronique cinéma

Comme vous ne le savez sans doute, le couscous au poisson est une spécialité tunisienne, et le mulet une espèce de poisson courante utilisée pour ce plat. L’interprétation gastronomique est le moyen le plus évident d’aborder le titre du film. C’est en effet autour de la confection d’un couscous familial, assortie de ses rituels communautaires d’une part, et, d’autre part, de celle, plus problématique, d’un couscous géant, destiné à séduire la population environnante et affirmer la réussite de la famille Beiji, que va se situer l’essentiel de l’action. Entre ces deux festins, toutes les péripéties se développent ; énergies, antagonismes, solidarités se mobilisent pour finalement modeler le destin de toute une famille, parents et alliés. Pour éclairer le propos, on n’écartera pas une lecture métaphorique du titre. La graine, bonne ou mauvaise, c’est la descendance, la nouvelle génération, semée loin du territoire, élevée parfois à la va-comme-je-te-pousse : Rym et Riadh (Hafsia Herzi et Mohamed Benabdeslem), amoureux romantiques et enfants déterminés, les petits voleurs de mobylette du port, les couples métis sans complications conjugales spécifiques ou encore le volage Kader, semeur de discorde (Abdelkader Djeloulli). Le mulet, poisson rebelle et coriace, c’est le vieux patriarche, fourbu, taciturne, opiniâtre. La confrontation de tant de caractères différents autour d’un projet commun va engendrer, entre le rire et les larmes, la succession des événements. Monsieur Slimane (Habib Boufarès, génial acteur de circonstance) – on a envie de le désigner ainsi tant il suscite le respect – est un peu le parangon du vieil émigré qui, depuis l’exil, a tout sacrifié pour élever sa famille dans la dignité. Après des années de travail exploité, il se retrouve viré de son emploi sur les chantiers du port de Sète, eux-mêmes sinistrés par la crise. Séparé de sa femme Souad, malgré la echrra (Amour, amitié, habitude ?) qui les unit encore (Bouraouia Marzouk, l’incomparable magicienne du couscous), il est pensionnaire à l’hôtel de l’Orient, où seule sa liaison un peu routinière avec la patronne, Latifa (Hatika Karaoui), lui permet d’éviter les affres du célibat et de la solitude. Juché sur sa mobylette, il rend visite à ses enfants et leur distribue des poissons, cadeau de ses amis pêcheurs. Il a beau errer comme une âme en peine, il garde la noblesse d’un prince. Car M. Beiji a décidé de faire front et de ne pas s’abandonner au désespoir ou à la fuite. Il ne retournera pas au bled vivre “royalement” d’une maigre retraite avec la honte de n’avoir rien pu transmettre aux siens. Avec la complicité de Rym (la prodigieuse Hafsia Herzi, dont on n’a pas fini d’entendre parler et que le réalisateur révèle avec la même prodigalité qu’il l’avait fait pour Sarah Forestier dans L’Esquive), il refuse d’abdiquer et se lance à corps perdu dans un projet phénoménal. Transférer un vieux rafiot sur le “quai de la République” et le transformer en restaurant de luxe “spécialité couscous maison”. Dans une sorte de “miracle à la tunisienne” qui ne renonce pas aux digressions pittoresques, burlesques, feuilletonesques, où les femmes occupent une place flamboyante, toutes les composantes de la famille, y compris les plus antagonistes, vont adhérer au projet. Car bien sûr, ni les indemnités de licenciement, ni les maigres économies, ni les aides, subventions et emprunts soutirés aux autorités locales, plus perplexes qu’hostiles (le film ne joue jamais sur la corde raide de la discrimination et les rapports aigres-doux y gagnent en authenticité), ne suffiront à boucler le budget. Évidemment, tout ne va pas rouler comme sur des boulettes et il va y avoir un os dans la semoule. Ou plutôt pas de semoule du tout, à cause de ce chaud lapin de Kader qui détale pour éviter un scandale, avec la marmite de semoule dans le coffre de sa voiture. Panique à bord ! Dès lors, ce film picaresque, qui nous décrivait sans heurts l’intégration tout en contrastes d’une famille franco-arabe du Midi, prend une dimension épique. Dans un double marathon, le père et sa fille adoptive vont tenter de sauver l’honneur. Lui, dans une pathétique et vaine course-poursuite pour rattraper son fils, elle, dans une danse, frénétique comme un exorcisme et qui semble épuiser toutes les ressources sensuelles de son corps inexpérimenté. On ne vous dit rien du résultat, catastrophique et sublime, entre désespoir et réconfort. Comme dans la vie quoi ! Un film indispensable. Des comédiens fraternels. Un réalisateur accompli.

Article issu de

Migrations latino-américaines

N°1270 novembre-décembre 2007

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