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La Nuit venue


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Plus film noir que polar stricto sensu, La Nuit venue, premier long-métrage de Frédéric Farucci, jusqu’alors auteur de courts-métrages et de documentaires, est une fiction ancrée dans le réel d’une ville la nuit, en l’occurrence Paris, et qui l’inscrit dans le courant si rare des œuvres d’atmosphère… réussies.

Mais l’originalité de La Nuit venue, c’est le thème et le contexte quasiment jamais abordés par le cinéma français, à savoir la réalité opaque de la communauté chinoise de Paris, autant ignorée que fantasmée. Ce qui fait de ce film une œuvre singulière selon le propos du réalisateur : « Plonger au cœur de la communauté chinoise relève d’une volonté politique. Le cinéma français a tendance à s’en désintéresser. L’opinion publique la décrit souvent comme “opaque”, ce qui n’est pas loin de s’apparenter à une forme de racisme. Durant l’écriture et la préparation du film, nous avons enquêté sur les filières d’immigration clandestine chinoises, en faisant notamment appel à une chercheuse du CNRS et en collectant des témoignages par nous-mêmes pour ne pas être à côté de la plaque et s’écarter du cliché. […] Ce qu’on a constaté, c’est que souvent ceux qui financent cette immigration font travailler les immigrés pour qu’ils remboursent leur dette, sans que ces derniers aient la moindre visibilité sur l’échéance de celle-ci. Ce sont des pratiques connues dans le textile, la restauration, mais il n’y avait pas d’histoires de VTC (véhicule de tourisme avec chauffeur) jusque-là. Ça, c’est de la fiction. Mais aborder le thème de “l’ubérisation” de la société et le rapprocher de celui de l’esclavage moderne m’intéressait particulièrement. En plus, alors qu’on était en préparation du film, un scandale a éclaté autour de livreurs de nourriture à domicile qui sous-traitaient leurs comptes à de jeunes clandestins pour qu’ils livrent à leur place. Le réel est souvent plus fou que l’imagination. »

Mais que raconte La Nuit venue ? L’histoire d’une romance au départ improbable entre Jim (Guang Huo, première apparition à l’écran), jeune clandestin au physique avenant, féru de musique, mais qui se voit contraint de convoyer chaque nuit dans sa berline, Naomi (lumineuse Camélia Jordana), à la fois strip-teaseuse et call-girl. Une tendre idylle va progressivement se nouer entre les deux jeunes gens, chacun désireux d’échapper à son terrible destin. Jim souhaite rembourser au plus vite sa dette et en finir avec la triade qui l’esclavagise et l’exploite honteusement, tandis que la belle Naomi rêve d’un ailleurs sous le soleil qui lui ferait oublier la nuit et ses néons blafards (clin d’œil à Taxi Driver de Scorsese ?).

Mais les ténèbres ne s’apparentent-elles pas à un bateau de négriers ou à quatre murs d’une prison étanche ? Au fil de leurs courses dans la ville interlope qui secrète le danger, les deux héros vont donc lier leur solitude et leurs angoisses pour faire aboutir les sentiments réciproques qui les habitent. Mais les différentes péripéties qu’ils vont avoir à vivre n’ouvriront guère les portes de la liberté et pousseront même Jim à enfreindre les règles du milieu… un happy end à ce film noir eût été malvenu… Et le réalisateur, qui s’est gardé des clichés et des stéréotypes, n’est pas tombé dans ce piège… américain.

Car, s’il maîtrise parfaitement la fiction, il est toujours rattrapé par le réel : « Je vis dans le 19e arrondissement de Paris qui est un endroit où on est en prise directe avec l’afflux de migrants de ces dernières années. J’en viens à me demander comment on peut être heureux en étant confronté à ça tous les jours. Dans cette partie de la ville il est impossible de faire l’autruche. Nous sommes face à une telle détresse humaine, à une telle misère, et à une telle absence d’accueil de la France, un pays pourtant riche de ses couches d’immigrations successives, en particulier depuis la fin du XIXe siècle ! […] En discutant avec eux, on constate que s’ils arrivent à Paris déjà complètement fragilisés, cette ville les rend encore plus vulnérables. Ils sont parfois récupérés par des mafias intracommunautaires qui les utilisent, offrant une apparente protection qui s’avère être en réalité un moyen de pression et d’oppression. C’est de l’esclavagisme moderne, il n’y a pas d’autres mots ! »

Une fois de plus, Camélia Jordana performe avec grâce et sensualité dans le personnage de Naomi. Elle s’est d’autant plus investie que ce film recoupe ses engagements, ses convictions et ses coups de gueule (souvenons-nous de sa sortie dans l’émission TV On n’est pas couché à propos du racisme de la police en France). « C’est super classe de la part du réalisateur et de ses producteurs, assène-t-elle, de montrer ce Paris-là et de monter un film avec ces gueules-là, une Arabe et un Chinois pour têtes d’affiche ! À part dans les comédies populaires, les hommes asiatiques sont les invisibles des invisibles. »

En douze films, Camélia Jordana, qui par ailleurs poursuit sa carrière de chanteuse avec l’album Lost, s’est installée dans le gotha des comédiennes de talent issues de la diversité. On l’attend prochainement dans Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait d’Emmanuel Mouret (label Cannes 2020) et dans la comédie Parents d’élèves de Noémie Saglio. Et cette touche-à-tout est passée derrière la caméra avec Les racines ardentes, un court-métrage qu’elle a réalisé pour Les talents de Cannes Adami que l’on verra en 2021. Enfin, elle écrit un scénario de long-métrage avec Raphaëlle Desplechin.

Article issu de

Ce qui s'oublie et ce qui reste

Dossier : Diasporas africaines et créativité

N°1332 janvier-mars 2021

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