Laurent Gaudé, Salina. Les trois exils

Arles, Actes Sud, 2018, 160 pages, 16,80 €


Par
Mustapha Harzoune Journaliste
Rubrique
Chronique livres

La sélection du prix littéraire de la Porte Dorée porte cette année sur six romans parus en 2018 et montre la grande vitalité de cette littérature de langue française portant sur l’immigration et l’exil. Certains auteurs sont déjà reconnus (Philippe Claudel, David Diop, Laurent Gaudé) et primés, d’autres confirment d’heureuses découvertes, même s’ils n’en sont pas à leur premier roman (Gauz, déjà chroniqué pour Camarade Papa, éd. Nouvel Atilla et Omar Benlaâla) ou bien proposent un premier roman (Jadd Hilal). Ils nous offrent des univers ancrés dans l’histoire coloniale, celle des filiations ou dans l’actualité des migrations, maniant des veines aussi diverses que l’épopée mythologique, le cri des tranchées, les récits biographiques mêlés à la fiction, l’énigme policière, etc. Une sélection forte à lire sans réserve pour comprendre les drames de l’exil portés par une langue littéraire de grande valeur.

 

[Texte intégral]

En 2017, avec le Silence du chœur, Mohamed Mbougar Sarr donnait à comprendre les enjeux individuels et collectifs de l’immigration. Laurent Gaudé livre ici une épopée, l’épopée de l’exil, élevant l’exil au rang de mythe fondateur. Ce chant épique est porté par la voix de Malaka, le troisième fils de Salina. Il raconte la vie de sa mère morte. Son chant est solennel, décisif, car le cimetière seul décidera de recevoir le corps de Salina. « Le cimetière n’a été construit que pour les étrangers. D’aussi loin que la ville est ville, elle a eu soif de récits. »

Salina est une enfant abandonnée, déposée par un mystérieux cavalier. Devant l’enfant, le village ne fait rien. Attendre ! Attendre que la vie quitte ce corps exposé aux brûlures du soleil et à la menace des hyènes. S’il meurt, la faute ne retombera pas sur le clan des Djimba. Est-ce là la version épique du responsable mais pas coupable ? Ou cette façon si particulière de se détourner de ceux qui se noient à une portée de main de nos gilets de sauvetage ? Une femme et sa « voix de réconfort » vont se lever pour sauver l’enfant. Mamambala devient la protectrice de l’étrangère, de l’« enfant venue de nulle part ». L’enfance de Salina sera heureuse. Mamambala veille. Salina entrevoit même une vie d’amour, avec Kano, le cadet du chef Sissoko Djimba. « Il n’y a qu’une chose que Mamambala n’a pas dite, c’est que grandir était un exil. » L’exil porte un nom, Saro, le frère aîné de Kano. Quand arrivent ses premières règles – » de quelle blessure saignons-nous, Mamambala ? demande Salina » –, l’enfance s’éloigne, la liberté avec. Salina doit épouser Saro. Mariage forcé. « Désormais, Salina le sait : son nom est celui d’une douleur » et le chant devient colère, haine et vengeance.

Salina aura trois enfants : Mumuyé, l’enfant né du viol légal, l’image de sa soumission. Puis, neuf nuits après son bannissement dans le désert, Salina accouche de « son enfant de colère », Koura Kumba. Il sera le bras armé de sa vengeance. C’est lui qui tuera Sissoko Djimba et, au cours d’un combat de plusieurs jours, Mumuyé, son frère. Le corps de Sissoko sera amputé, pour interdire au défunt tout repos. C’est là le récit d’une double (et symétrique ?) amputation : à Salina l’exil, à Sissoko le tourment éternel. Le combat entre Koura Kumba et Mumuyé commence comme l’affrontement du légitime et de l’illégitime, du racé et du bâtard, de l’héritier et du paria. Pourtant, dans et par cette interminable lutte, les deux finissent par se reconnaître pour frères, condamnés à mourir « d’une même plaie ».

Malaka est le troisième fils de Salina. L’enfant du « don », celui « qui enterre le vieux sang », le fils « qui lui offrira le repos et créera la légende ». Ce n’est plus la voix de Salina qu’il faut écouter, « car elle est enlaidie par la haine » dit-elle, mais son « histoire ». Le récit devient récit de filiation, d’appartenance et d’origine. Tout ce dont Salina fut amputée, c’est par son fils, par la bouche de cet enfant aux deux mères, que Salina y accédera. « Ne vous fiez pas à ma solitude (…) : tout un monde se présente à vous par ma voix » dit-il. Ce n’est pas par Mamambala, ce n’est pas par l’amour, ce n’est même pas par l’enfantement que Salina entre dans l’histoire du groupe, mais par un don – » alors, il n’y aura pas d’arrogance, ni d’un côté ni de l’autre, mais un mélange égal de sourire et de larmes » –, et par ce fils qui la reconnaît pour mère. Ici, ce n’est pas la mère qui inscrit l’enfant dans le groupe mais le fils qui fait entrer la mère dans le groupe. Et qu’importe si Malaka ne connaît pas tout de l’histoire de sa mère. Ce qui compte, c’est qu’il porte « sa réconciliation avec le monde ». Ce qui importe c’est que Salina, « la femme enragée, violente » s’est « effacée pour le laisser grandir ».

Le cimetière acceptera-t-il d’offrir à Salina le repos ? Fera-t-il sien son récit ? En fera-t-il une légende, libérant ainsi Malaka de son héritage ? Lui permettant « à ton tour de [se] fondre dans le monde. Tout est à venir » ? Un autre monde est à venir.

Article issu de

Paris-Londres

L'art de la constestation

N°1325 avril-juin 2019