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Le Père de Nafi

Film de Mamadou Dia (Sénégal, 2019)


Par
Mouloud Mimoun journaliste
Rubrique
Champs libres : films

Le Père de Nafi est un des meilleurs films issus du continent africain qu’on ait vu ces dernières années. Le film a parcouru de nombreux festivals où il a trusté quelques prix, notamment à Locarno en Suisse.

Son auteur sénégalais, Mamadou Dia, journaliste à ses débuts, s’est formé aux États-Unis où il a commencé l’écriture du Père de Nafi, inspiré de scènes vécues par le réalisateur, étonnamment maître de son récit et de son développement.

Le Père de Nafi est l’histoire d’un antagonisme profond entre deux frères, Tierno, imam du village de Yonti au Sénégal, proche de la Mauritanie, où sévit un certain Cheikh Amir, chef terroriste qui souhaite faire passer sous sa coupe et radicaliser les habitants de ce village à la fois tranquille et où règne une grande tolérance. L’imam Tierno, grand corps élancé et grande sérénité, prône un islam du « vivre ensemble », tandis qu’Ousmane, son frère aîné, parti des années à l’étranger, est revenu avec des idées extrémistes qu’il renforce auprès du chef terroriste Cheikh Amir, dont le fils Munzir est envoyé en éclaireur dans le village de Yonti pour commencer à imposer les diktats du radicalisme islamiste (voiles et tenues sombres pour les femmes…). Un mariage consenti est envisagé entre Nafi, fille unique de Tierno, et son cousin Tokara, le fils d’Ousmane. Nafi souhaite étudier les neurosciences à l’université de Dakar tandis que Tokara souhaite se consacrer à la danse, au grand dam de son père Ousmane. Ce dernier vient alimenter la communauté et l’imam Tierno avec l’argent du chef terroriste, dont on pressent que les intentions ont plus à voir avec le business qu’avec la religion.

L’iman Tierno, par ailleurs souffrant (on lui donne à vivre entre trois et six mois), est très au fait du texte coranique et des préceptes de l’islam qu’il explicite dans un tête-à-tête avec Munzir, le fils terroriste, dont on mesure l’ignorance à travers son silence face aux questions pertinentes de Tierno.

L’action se déroule dans un village peuhl où les traditions animistes font bon ménage avec l’islam prôné par Tierno. Ousmane y est bien sûr hostile et, un soir, il va jusqu’à sectionner les amulettes du poignet de Tierno endormi…

Le récit fait une place à l’importance des femmes quant à leur pouvoir au sein des familles, qu’il s’agisse de la grand-mère, qui décédera, ou de l’épouse de Tierno, aux avis empreints de sagesse et d’autorité.

La mainmise terroriste sur un village sénégalais est-elle possible ? Telle est l’interrogation qui parcourt le récit. Et à cela Mamadou Dia le réalisateur répond : « Non, en tout cas pas encore. Mais dans mon travail de journaliste, j’ai vu des situations similaires. Je suis allé à Tombouctou à plusieurs reprises, je suis allé aussi au Nigeria. Quand la crise a commencé au Mali, j’étais vraiment surpris, il n’y a pas plus pacifiques que les Maliens. Je généralise bien sûr mais c’est un peuple d’une douceur extraordinaire, comment l’islamisme peut-il s’installer au Mali ? Au Sénégal, l’opinion partagée est que pareille dérive est impossible. C’est ce que le maire dit à Tierno : “Nous sommes en république quand même !” Mais rien ne prouve que ça ne puisse pas arriver dans mon pays. Je crois que c’était important de poser le débat chez moi avec ma propre langue, avec les gens de ma région. »

La violence physique et armée pénètre peu à peu le village de Yonti. C’est ainsi que le lieu faisant office d’église est totalement dégradé par les partisans islamistes avec à leur tête Bassa, rebaptisé Abdallah, qui est le bras armé d’Ousmane.

Voulant préserver leur couple, Nafi et Tokara décident de fuir vers Dakar. Mais ils sont repris au cours d’une scène qui va virer à la tragédie. Tokara est abattu ainsi qu’Ousmane, et Tierno prononcera la prière des morts pour ses deux parents. Nafi finira par partir vers Dakar tandis que ses parents demeurent dans leur maison de Yonti.

« Le film ne donne pas de leçon, nous indique le réalisateur, il n’offre pas de solution, mais il dit que ce que l’on a de plus cher dans cette société, c’est la cellule familiale, la famille qui soutient chacun de ses membres. Au Sénégal, la cellule familiale fait plus que l’État. L’argent que les Sénégalais partis à l’étranger envoient à leur famille est supérieur au PIB. L’extrémisme commencera par s’attaquer à la famille. Il faut comprendre qu’aucun des extrémistes du film n’agit réellement par foi. Ils utilisent la religion comme un levier de pouvoir mais ce sont surtout des personnes mal intentionnées qui veulent prendre le contrôle d’une ville pour leur intérêt personnel. Et ici, il s’agit d’un règlement de comptes entre frères : Ousmane veut être plus puissant que son frère Tierno qui a la mainmise sur la ville. »

Qu’il s’agisse du scénario aussi solide que structuré ou de la réalisation, Le Père de Nafi est une réussite cinématographique dans laquelle la mise en scène se révèle aussi impressionnante que touchante.

Article issu de

L'enfance en exil

Dossier : jeunes en exil

N°1333 avril-juin 2021

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