Maïssa Bey, Nulle autre voix

La Tour-d’Aigues, éd. de L’Aube, 2018, 248 pages, 19,90 €


Par
Mustapha Harzoune Journaliste
Rubrique
Chronique livres

[Texte intégral]

La discrète Maïssa Bey est une plume qui compte dans le paysage littéraire algérien. Mieux, si son œuvre est viscéralement attachée à l’histoire et à la société algérienne, elle sait dépasser le cadre du particulier pour embarquer, sans voyeurisme, des lecteurs étrangers aux réalités de son pays. Pourquoi ? Parce que cette auteure est d’une sincérité désarmante. Aucune posture chez Maïssa Bey qui se refuse à recycler l’exotisme bon marché et les bons sentiments qui aguichent et (ré)confortent un lectorat strabique. Point ici de "ces ingrédients qui font aujourd’hui le succès d’un livre : femme battue, harcèlement moral, et plus largement condition de la femme. Sans oublier quelques scènes de sexe. Décrites sans concessions à la pudeur". Même le "féminisme" se refuse à l’émotionnel : "Il m’est pénible de donner de moi l’image de cette femme humiliée, terrorisée, tremblante, dans laquelle je ne me reconnais pas aujourd’hui. Je ne veux pas exciter la pitié" écrit son personnage. Et c’est ainsi que Maïssa Bey est grande. Universellement grande.

Nulle autre voix réunit une femme sortie de prison et une écrivaine venue l’interroger pour puiser la matière de son prochain roman. Pas de chichis. Aucunes "coquetteries de langage". L’épure la plus stricte. Un presque huis clos, ou plutôt une introspection, celle que consigne, par écrit, l’ex-détenue, la "criminelle", la bannie, la réprouvée par la société. Et par sa mère. Depuis sa sortie de prison, elle s’est retirée du monde, et d’elle-même. Enfermée dans une "forteresse mentale", une solitude devenue un "bien chèrement acquis". Jusqu’à l’irruption de l’écrivaine. Assiégée par la peur, l’angoisse, le doute, le regret, mais aussi l’attente, l’espoir et même la joie d’avoir ouvert sa porte. La femme "réveille les douleurs anciennes", revit son acte, l’inscrit dans une histoire, la sienne, qui est aussi celle de millions d’autres femmes. Algériennes ou pas. Bien sûr, nous sommes en Algérie. Maïssa Bey évoque la Décennie noire, les services, le Printemps noir de Kabylie, elle décrit les prisons pour femmes et ces rues où sévissent le jeune garçon qui met la main aux fesses, les vieillards qui dardent "des yeux lubriques tout en se léchant les lèvres" ou "le jeune dragueur qui murmure des obscénités à l’oreille et n’hésite pas à insulter voire à frapper". Ces éléments n’enferment pas le roman. "J’ai tué un homme. J’ai tué un homme qui" écrit la "criminelle", comme pour inscrire cet acte non pas dans un là-bas, lointain et distinct, mais dans un ici, familier et commun. Pas de grands slogans, pas de provocations. Juste la verticalité et les mots d’une femme. Et cela pèse son poids de poudre comme dirait Kateb Yacine. Il suffit de taper "condamnée+avoir tué son mari" sur un moteur de recherche pour mesurer la force de cette voix et la pertinence de ces réflexions quasi anthropologiques sur la "criminalité féminine". "Oui, c’est vrai. J’ai commis cet acte de sang-froid. En toute lucidité. C’est à ce moment-là qu’est apparu le sens exact du mot “libération”". Libérée des mots "Fidélité. Dévouement. Sacrifice. Exemple. Courage". Libérée d’une fausse morale : "Rien ne peut légitimer ou excuser la violence. C’est ce que je croyais. (…) Désormais, je sais qu’elle est là, tapie en chacun de nous. Elle est contenue, enfermée dans les poings serrés des victimes impuissantes, dans les sursauts de haine et de colère qui balaient en un instant des principes que l’on croit intangibles. (…) Pour moi, la première violence est de s’arroger le droit de disposer de l’autre. Du corps de l’autre. Au nom d’une supériorité légitimée par la naissance, le sexe, l’argent, la position sociale ou encore par des lois humaines ou divines. Reconnue coupable. Sans circonstances atténuantes. Pourquoi n’ai-je aucun remords ?"

"L’écriture libère bien plus que la parole". Cette voix, unique et multiple, dit (écrit !) le cheminement intime, la renaissance par un double mouvement, fait d’introspection et de délivrance, de retour, douloureux, sur le passé et de regards, aussi douloureux, vers l’avenir. "J’ai peur. Vers quels abîmes va me mener cette expérience d’écriture" écrit cette femme magnifique à qui "il arrive encore d’espérer, malgré tout".

Article issu de

Paris-Londres

L'art de la constestation

N°1325 avril-juin 2019