Meryem Alaoui, La vérité sort de la bouche du cheval

Paris, Gallimard, 2018, 272 pages, 21 €


Par
Mustapha Harzoune Journaliste
Rubrique
Chronique livres

[Texte intégral]

Frayeur à la réception du livre, paré de son bandeau d’éditeur mentionnant : "sur les trottoirs de Casa"… "Comme je ne chante pas les louanges de la femme musulmane opprimée par les islamistes, je ne suis pas à la mode en France" disait récemment Aziz Chouaki. On craint alors, une fois de plus, un récit larmoyant sur le statut de la femme musulmane et, pire, un récit tape-à-l’œil sur la prostituée marocaine. Tout ce qu’il convient pour satisfaire la mode éditoriale et faire se trémousser l’ego des gogos qui se font la part belle à bon compte. Si les 50 premières pages – journal des expériences, passes, nuits arrosées et agitées de Jmiaa, prostituée d’un quartier populaire de Casa – ne parviennent pas à effacer l’appréhension, il faut reconnaître que Meryem Alaoui réussit, au fil des pages, à donner de la densité à ses personnages (Jmiaa bien sûr, son amie Samira ou la réalisatrice), à donner de la substance à la situation en élargissant progressivement la focale, passant du quotidien d’un quartier, de son populo, des julots, collègues et autres clients à la société marocaine tout entière, aux rapports familiaux, à la question de la virilité et du machisme, aux hypocrisies et bassesses de certains hommes (qui en prennent pour leur grade, à commencer par son ci-devant époux). C’est d’ailleurs ici qu’intervient l’épisode où Jmiaa visite sa mère. Elle raconte alors son enfance et comment, par un clinamen existentiel, une jeune et honorable fille du bled s’est retrouvée sur les trottoirs de Casa.

C’est alors que survient la rencontre avec une jeune réalisatrice en quête de vécu et de doc pour l’écriture de son premier long-métrage. Chadlia est une maroco-batave, au sourire de Fernandel, que Jmiaa baptise illico "Bouche de cheval". Une bouche qui, peut-être, lui permettra de se révéler à elle-même. Car, bien sûr, quand Jmiaa est finalement engagée par la réalisatrice pour interpréter son propre rôle à l’écran, le récit tourne au conte de fée. Ou aux séries TV brésiliennes consommées ad libitum par Jmiaa et consœurs. Mais le lecteur consent à entrer dans ces développements parce que Meryem Alaoui – qui semble bien connaître le monde du cinéma – en profite pour jouer, avec humour, avec les situations, la confrontation des deux mondes. Elle s’amuse même, peut-être jusqu’à l’exagération, du langage et des sorties de Jmiaa. C’est l’un des intérêts de ce roman : la langue, particulièrement imagée, la qualité des dialogues, le style qui, de bout en bout, campe à la fois le personnage et la psychologie de Jmiaa et ce parler qui serait celui des filles de Casa, et ce, sans esbroufe plus ou moins putassière. Semble-t-il. La figure de la prostituée s’impose de plus en plus. Il y a bien sûr le film Much Loved de Nabil Ayouch mais, pour en rester à une littérature récente, il faut citer les excellents 39 rue de Berne, signé par le suisse d’origine camerounaise Max Lobe, ou Un pays pour mourir d’Abdellah Taïa.

Ce livre, et c’est tout à son honneur, est moins un livre sur la prostitution que le portrait d’une femme, ses révoltes, sa liberté de vivre, d’aimer et d’être aimée. Exit la triste et soumisse ; place à la joyeuse et verticale Jmiaa ! Meryem Alaoui, comme nombre d’auteurs marocains en vue ou à la mode, y dénonce les travers de la société marocaine. Les travers sociaux s’entend : certaines traditions, le puritanisme ambiant, les hypocrisies sociales incarnées par le flic, l’islamiste soft, le respectable mari et tout le toutim des péquenauds que, indistinctement et de manière par trop répétée, notre pute de Casa traite de "sales pédés". Cette figure de femme marocaine fera l’unanimité. La vérité sort de la bouche du cheval a d’ailleurs reçu le prix Beur FM Méditerranée-TV5 Monde 2019. Il s’agit du premier roman de cette jeune marocaine de Casablanca installée à New York.

Article issu de

Paris-Londres

L'art de la constestation

N°1325 avril-juin 2019